Jean-Claude Gakosso, ministre des affaires étrangères,
de la Francophonie et des Congolais de l’étranger
«Nous n’avons de contentieux avec
aucun pays dans le monde»
À l’occasion de la célébration, le 15 août 2025, des 65 ans de l’accession de la République du Congo à l’indépendance, Jean-Claude Gakosso, ministre des affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger, a accordé un entretien à la presse qui lui a permis d’évoquer les grands dossiers de la diplomatie congolaise, dix ans après avoir été placé à la tête de ce département ministériel, par le Président de la République, Denis Sassou-Nguesso. En résumé, avec lui, le Congo a œuvré au renforcement des liens avec des partenaires majeurs comme la Chine, la Russie, la Türkiye, le Qatar ou le Brésil, sans se détourner de la France qui demeure son partenaire historique ou des États-Unis dont la voix compte dans la marche du monde. Action diplomatique d’envergure, depuis dix ans: la médiation que conduit le Président Denis Sassou-Nguesso, au nom du Haut-comité de l’Union africaine pour la Libye. Au niveau interne, Jean-Claude Gakosso a plaidé pour la revalorisation de la situation administrative du personnel du corps diplomatique et consulaire. Interview!
* Monsieur le ministre il y a dix ans, le Congo lançait la réforme de son architecture institutionnelle avec, à la base, le changement de la Constitution. L’initiative avait suscité quelques réactions diplomatiques. C’était une entrée en matière sous tension pour vous…
** Le Congo est un pays souverain et au nom de cette souveraineté, il avait décidé de faire évoluer ce que vous appelez son architecture institutionnelle. Quoi de plus légitime! Le travail que nous avions à faire il y a dix ans, c’était tout simplement d’en informer le corps diplomatique. C’est ce que nous avions fait! Que cela ait suscité certaines incompréhensions, compréhensibles! Mais, nous agissions dans le cadre légal de la souveraineté que tout le monde nous reconnaît.
Nous avons changé la Constitution, en créant de nouveaux espaces de liberté, en faisant en sorte que le peuple soit le mieux possible représenté par des institutions telles que le Conseil de la jeunesse, le Conseil des sages, etc. Cela a suscité quelques incompréhensions, mais nous ne sommes pas fatigués à expliquer aux partenaires, le mobile essentiel de ce que nous voulions faire et je crois que l’histoire nous donne raison aujourd’hui.

* La crise libyenne a constitué le principal dossier diplomatique que vous avez géré. Quel est votre regard sur ce pays aujourd’hui, dix ans après?
** La Libye est largement pacifiée. On peut le dire, car, quand un train arrive à l’heure, on n’en parle pas. C’est seulement quand le train arrive en retard, comme nous l’apprenions, tous, à l’école de journalisme. La Libye, aujourd’hui, est un pays assez largement en paix. Des efforts conjoints, y compris ceux entrepris par le Président Denis Sassou-Nguesso au sein de l’Union africaine, ont conduit la Libye à un relatif apaisement. Aujourd’hui, on peut circuler dans le pays, aller de Benghazi à Tripoli, de Tripoli à Sebha, dans le Fezzan, on peut aller dans tous les azimuts. Il y a des vols intérieurs qui vont d’une ville à une autre.
Au-delà, la leçon à tirer pour ce qui est de ce dossier libyen, c’est qu’il faut laisser aux Libyens eux-mêmes de décider de leur destin, de la voie de développement qu’ils veulent. Il ne faut pas en imposer de l’extérieur. C’est ça la leçon à tirer, parce que la Libye a été violentée de l’extérieur, son Président a été assassiné par des mains extérieures et le pays est resté exsangue pendant de longues années. Je pense que tout le monde a tiré la leçon, y compris les Africains puisqu’au moment où l’on prenait la décision d’envoyer des forces en Libye, quelques pays africains ont donné aussi de leur voix. Je ne jette pas la pierre sur quelques pays que ce soit, par respect. Mais, cela n’empêche pas de reconnaître que des pays africains ont aussi contribué ainsi que des pays arabes à la prise de la mauvaise décision qui a consisté à aller bombarder la Libye.
Pays largement pacifié donc, mais qui doit encore se battre pour son unité, parce que nous avons jusqu’à ce jour, deux entités gouvernementales, avec un gouvernement à Tripoli et un gouvernement à Benghazi. Le danger que cela fait courir, évidemment, c’est le danger de la partition du pays. C’est ce que le Président Sassou-Nguesso n’a eu de cesse de rappeler à tout le monde.

* Monsieur le ministre, au moment où le monde se recompose avec la naissance de la nouvelle alliance, on constate que le Congo collabore avec la Chine, la Russie qu’avec la France et les Etats-Unis. Peut-on parler de diplomatie de la neutralité ou du non-alignement?
** Le Congo est, en fait, fidèle à ses propres traditions. Quelles sont ces traditions? Mais, c’est parler avec tout le monde. La Chine et la Russie sont de vieux partenaires, la France, l’Allemagne, les États-Unis sont également de vieux partenaires. Qu’ils aient des problèmes entre eux, ce n’est pas vraiment notre affaire à nous. Nous avons de bonnes relations avec la France, avec la Russie, avec la Chine avec d’autres pays comme le Brésil, Cuba, avec le Royaume-Uni, avec la Pologne, la Türkiye, etc.
Le Congo n’a aucun contentieux extérieur. Nous n’avons de contentieux avec aucun pays dans le monde. Nous avons commencé par avoir de bonnes relations dans la sous-région qui est la nôtre, l’Afrique centrale, au nom du principe de bon voisinage. Quelles que soient les difficultés qui peuvent apparaître, nous recherchons toujours par le dialogue à avoir de bonnes relations avec nos voisins et au-delà. Donc, nous nous évertuons à expliquer aux uns et aux autres cette position qui est fondamentale et qui explique la plupart des votes que nous émettons aux Nations unies. Et lorsqu’il y a de la conflictualité, souvent nous nous abstenons d’entrer dans le jeu.

* Depuis dix ans, l’Union africaine a initié des projets majeurs dont la Zlecaf. Que pensez-vous de la Zlecaf?
** La Zlecaf vise à unir les peuples africains, à travers un marché commun, parce que c’est ça la raison d’être de l’Union africaine. Ce n’est pas autre chose, c’est travailler à l’union africaine, à l’unité africaine, faire de l’Afrique une entité viable, parce que l’Afrique que nous avons aujourd’hui, avec ses frontières arbitraires étriquées, est une Afrique qui avait été voulue par d’autres. Et pour d’autres raisons qui étaient des raisons d’impérialisme, de conquête, de spoliation de richesses appartenant à autrui. C’est la conférence de Berlin qui en a défini les sources d’affaiblissement du continent africain. C’est la Conférence de Berlin qui a conduit à cet émiettement, cette balkanisation, cette partition de notre continent.
Donc, des anciens comme Kouame-Nkrumah, Modibo Keita, Barthélémy Boganda et tant d’autres, comme les Nelson Mandela, même Aîmé Césaire, ont compris qu’il fallait absolument rassembler ce qui avait été rendu épars par la volonté impérialiste des puissances européennes du 19ème siècle. Tout devrait concourir à l’unification de l’Afrique, pour qu’elle devienne une puissance émergente au même titre que l’Inde par exemple. Ne nous faisons pas d’illusions, car, tant que nous resterons dans l’émiettement dans lequel les puissances impérialistes occidentales nous ont mis au 19ème siècle, je ne vois pas un grand avenir. Il faut absolument se mettre ensemble. En regardant l’histoire, partout lorsque des peuples ont voulu forger la puissance économique, la puissance tout court, ils se sont rassemblés. Le cas des États-Unis d’Amérique, du Brésil qui est une fédération, le cas de l’Inde qui est également une fédération d’États, le cas de l’Allemagne qui est également une fédération d’États, le cas de la Russie ou des Émirats Arabes Unis.
Il faut fédérer les énergies, les synergies, les forces économiques, politiques, sociales et culturelles. C’est ça le véritable avenir de notre continent à travers la Zlecaf qui était un pas dans cette direction. J’ai peut-être tort de parler au passé, mais c’est parce que la mise en œuvre traîne encore. Il y a des pays qui n’ont toujours pas ratifié ce document très important qui consacre la Zlecaf, mais notre pays peut s’honorer d’avoir été parmi les premiers à l’avoir ratifié.

* 1945-2025, voici 80 années que l’Onu existe avec pour mission cardinal, la paix et la sécurité dans le monde. Quel est votre regard sur cette instance internationale?
** L’Onu est, en fait, l’expression de l’humanisme. Vous savez, le monde a cheminé entre des courants contraires. Il y a toujours eu une part d’humanisme dans l’histoire de l’humanité et une part d’obscurantisme dans la même histoire. Rien qu’au 20ème siècle, nous avons eu deux guerres mondiales qui ont entraîné la mort de plus de 60 millions de gens dans le monde. Cette idée de créer l’Onu a émergé pour empêcher que plus jamais, il y ait des holocaustes ou des boucheries comme on a pu voir à Oradour, à Verdun au cours de la Première guerre mondiale, à Stalingrad pendant la Seconde guerre mondiale.
Les Nations unies, c’est faire en sorte que nous vivions dans un monde de paix et que même les peuples qui ne sont pas très développés aient voix au chapitre. C’est ce multilatéralisme que certains combattent aujourd’hui. Mais, je suis persuadé que malgré l’émergence des extrémismes que l’on voit à l’œuvre ou des irrédentismes qui s’exhibent, l’humanité reviendra au multilatéralisme. Nous devons nous battre pour préserver cette institution, pour que les peuples soient souverains et respectés dans toutes les instances internationales.

* Un commentaire sur les récents décrets de 2025 qui valorisent la situation sociale du personnel du corps diplomatique et consulaire?
** A ce sujet, je voudrais rendre hommage à mes prédécesseurs que sont Rodolphe Adada et Basile Ikouebé qui ont travaillé durement pour valoriser le traitement des personnels qui travaillent dans le secteur de la diplomatie et ici au Ministère des affaires étrangères. Je ne suis qu’un continuateur de l’œuvre qu’ils ont entreprise, il y a quelques années. Nous pouvons encore remercier le Président de la République qui a fini par signer le décret qui valorise le traitement des agents qui évoluent dans le secteur de la diplomatie. Je n’ai pas à m’enorgueillir, je n’ai aucun mérite à ce sujet. C’est plutôt ces diplomates qui travaillent pour le rayonnement de notre pays, même si souvent les gens du peuple l’ignorent. Ils le font dans des conditions difficiles. Ils le font avec abnégation, avec le sens de l’honneur. C’est le témoignage que je peux porter au sujet de nos ambassadeurs.









