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samedi 18 mai 2024 | 07:00
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L’histoire et la métamorphose du Quartier Dahomey de Bacongo

L’arrondissement 2 Bacongo est la première agglomération fondée en 1884 par l’explorateur français d’origine italienne, Pierre Savorgnan de Brazza. Il est l’une de ces «Brazzavilles noires» dont parle l’ethnologue et sociologue français, Georges Balandier (1920-2016). Il est aussi l’un de ces villages populeux indigènes de la grande ville de Brazzaville, ancienne capitale de la France Libre, le mouvement créé par Charles De Gaulle, pendant la Seconde guerre mondiale, pour la libération de la France de l’occupation nazie. C’est d’ailleurs grâce à l’intervention, en 1948, de l’Honorable Jean Félix-Tchicaya, alors député du Moyen-Congo à l’Assemblée constituante française, que Bacongo fut maintenu à son emplacement actuel.

D’après un document administratif, en 1889, Bacongo avait 350 habitants, dont les tékés sous la houlette du chef Mbama, et les premiers éléments koongos, sous la houlette du chef Ngoma Zembo, dont le nom fut donné au marché du Quartier Dahomey. Le premier marché de Bacongo, étant celui dit marché du Plateau. Ce n’est que plus tard que Bacongo aura son homogénéité ethnique (100% des Koongos originaires du Sud du Congo dont 99% des Koongos de l’actuel Département du Pool), opposée au caractère cosmopolite de Poto-Poto, Moungali et Ouenzé (autres quartiers populeux de Brazzaville).
Bacongo est subdivisé en trois quartiers: Dahomey; Aviation et Bounsana-bua-Nkokéla alias «Quartier Saint Pierre Claver». Il est limité au Nord par l’Allée du Chaillu et le ruisseau de la Glacière, au Sud par le Quartier Mpissa, à l’Est par la corniche longeant le Fleuve Congo et par le ruisseau Makélékélé et au Sud-Ouest par l’actuel Avenue de l’O.u.a. Avant la Révolution des 13, 14 et 15 août 1963, les noms des rues de ces quartiers étaient de nature étrangère et rappelaient les grandes personnalités de l’histoire et de la littérature française.
Les habitants du Quartier Bounsana-bua-Nkokéla alias «Quartier Saint Pierre Claver» allaient puiser de l’eau dans les puits que l’on trouvait au bord du ruisseau Makélékélé, dont les méandres formaient des mares dans lesquelles les militaires Saras emmenaient paître et se désaltérer des troupeaux de bœufs et de vaches. D’où le nom de Zanga-dia-ba-ngombés (mare des bœufs et des vaches).

Dahomey, le quartier des beautés féminines

Le Quartier Dahomey, compris entre l’Avenue de Brazza, au Nord, la Rue des Trois Francs (ex-Guynemer), à l’Ouest, l’Avenue du Temple, au Sud et la corniche à l’Est, est ainsi appelé à cause de son peuplement d’origine non congolaise, en l’occurrence les pêcheurs dahoméens qui s’adonnaient à la pêche tout le long du Fleuve Congo. C’est un quartier qui surplombe le Fleuve Congo et a, en son sein, un sous-quartier, Mbama, du nom d’un chef téké.
Dans le Quartier Dahomey, l’on trouve des sites historiques: la piste des caravanes; la Case de Gaulle (Résidence de l’ambassadeur de France); le Monument Savorgnan de Brazza. On y trouve aussi le commissariat de police, les bureaux du tribunal de Bacongo, la mairie de Bacongo, le marché «Ta Ngoma Zembo», les écoles Saint Joseph, salutiste et de la Case de Gaulle, le temple salutiste, l’ancienne église Notre-Dame du Rosaire, l’immeuble Paul Foundou, premier immeuble abritant la première ambassade de la République Populaire de Chine au Congo, le Centre de puériculture «Edouard Renard», etc.
Le Quartier Dahomey était le quartier des beautés féminines qui, rien que par leur élégance et leur démarche, faisaient rêver plus d’un Bacongolais (habitants de Bacongo). Ces beautés naturelles, qui ne se fardaient point avec des produits cosmétiques qui éclaircissent et détruisent malheureusement la peau, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer, ne portaient pas de perruques. Elles étaient toujours fières d’exhiber leurs différentes tresses: le tufi-ya-ntaba; les paras; les missombos.
Quand elles allaient à une fête, elles se parfumaient à l’eau de toilette «Ploum Ploum» et se saupoudraient légèrement le visage, le cou et les aisselles, d’un peu de talc «Joli Soir». D’ailleurs, la beauté de trois d’entre elles, Louise Millet, Mélanie Soukantima et Yvonne Félix-Tchicaya conquit les cœurs des artistes musiciens comme Côme Mountouari alias Cosmos, Pamelo Mounka et Vicky Longomba de l’O.K Jazz qui les chantèrent dans les chansons restées célèbres: «Miyeli», «Camitina» et «Zonga Vonvon Mélancolie» (un boléro très langoureux).
Les hommes du Quartier Dahomey, employés ou chômeurs, ne prenaient jamais leur petit-déjeuner «européennisé» chez eux. Ils le prenaient dans les cafés célèbres dudit quartier: Massengo Olivier; Mabondzo; Badédé; Malonga-ma-Mpandala, etc. Ces petits-déjeuners sobres, composés d’une tasse de thé ou de café au lait et d’une tartine beurrée, permettaient aux uns et aux autres d’une part, d’échanger des nouvelles, de raffermir leur solidarité, leur amitié voire leur fraternité ou de parler de la politique et ipso facto du matsouanisme, de l’avenir de leur progéniture, du sport, des artistes, de la pluie et du beau temps et, d’autre part, de s’informer de ce qu’ils avaient pu entendre chez leurs employeurs européens ou appris des «kalakas», c’est-à-dire les fonctionnaires et autres employés de bureau.
Le Quartier Dahomey était dirigé par trois grands et imposants chefs de quartier: Marius Samba; Eugène Kinouani et Kitengué, un mutétéla du Congo-Kinshasa, ramené à Brazzaville par les prêtres. Leurs sièges et domiciles respectifs se trouvaient respectivement dans les Rues Montaigne, Berthelot et Jeanne D’Arc. La case du chef Kitengué fut décrite par un enfant du Quartier Dahomey, l’écrivain Guy Menga, dans son roman, «La palabre stérile», en ces termes: «C’était un parallélépipède strictement régulier, élevé en briques sèches et recouvert d’un toit en tôles ondulées. Quatre grands arbres, deux manguiers et deux safoutiers, assuraient son ombrage et sa protection contre les vents du Sud. Derrière la façade principale, s’étendait une cour immense qui abritait, dans le fond, un poulailler et s’ornait, vers le centre, de quelques bancs encadrant une table rudimentaire dont les pieds s’enfonçaient dans le sol. C’était sa cour de justice où, tout en caressant sa canne en bois sculpté et en machant des noix de kola, il réglait les palabres».
Les attributions des chefs de quartier étaient à la fois administratives et judiciaires: mise à jour des monographies de recensement; collecte de l’impôt de capitation; conciliation et règlements des litiges. Ces trois chefs, qui s’entendaient comme les cinq doigts de la main, travaillaient en symbiose. Ils connaissaient parfaitement le droit coutumier koongo. A en croire Maître Aloïse Moudileno Massengo, ancien garde des sceaux et ministre de la justice, ils étaient de grands et véritables juges de cassation.
D’autre part, ils possédaient, chacun, un verger et une caféière. Point égoïstes ou égocentriques, ils donnaient la priorité au bonheur de leurs administrés. Un exemple: pour que leurs administrés aient de l’eau potable, ils avaient exigé de l’administration coloniale, l’implantation des fontaines publiques. C’est ainsi que l’on eut, au Quartier Dahomey, les grandes fontaines Jeanne d’Arc et Balabala ainsi que de petites bornes-fontaines appelées «Lukutas».
Dans leurs tâches quotidiennes, ces chefs de quartiers étaient assistés par des agents dont les célèbres Mayela ku wa et Mayembo. Ce dernier était chargé de la gestion des fontaines: ouverture et fermeture des fontaines et des bornes fontaines et leur entretien. Sa devise était: «L’heure, c’est l’heure; après l’heure, ce n’est plus l’heure».
Tous les matins, à partir de 6h, avant que les agents du service d’hygiène ne passent, les trois chefs de quartier, accompagnés de leurs capitas et de quelques notables, passaient dans toutes les rues, pour se rendre compte de l’état de propreté des parcelles et des alentours. Car tout citoyen bacongolais et de surcroit «dahoméen» avait non seulement le devoir et l’obligation, avant de vaquer à ses occupations, de balayer sa concession et le côté adjacent de la rue. Celui qui, par mégarde, dérogeait à ce devoir ou à cette obligation, était condamné à payer une amende. Le sens aigu de leur civisme amenait les Bacongolais en général et les habitants du Quartier Dahomey en particulier, à ne ménager aucun effort pour rendre leurs quartiers et leurs parcelles on ne peut plus propres et sains.
Excepté les marmots, les adolescents, les adultes et les vieux valides, les gens allaient souvent prendre le bain, pour certains au Fleuve Congo, dans les places indiquées: nsanga mvila, sukula bi bunda et nkelo batéké. L’on s’y baignait nu comme un ver de terre. C’est pourquoi d’autres coins étaient aménagés pour les femmes qui agrémentaient surtout les baignades de l’après-midi, par le bruit des ntumpas (tams-tams d’eau) dont elles seules avaient la maîtrise.
C’est au Quartier Dahomey que virent le jour: les ensembles dénommés «Mannequins», en 1937; «Jazz Bohème», en 1939; la «Jeunesse dahoméenne» et le «Libéria», en 1941, et, dans les années 1959 et 1960, l’Orchestre Cercul Jazz de Franklin Boukaka, le groupe folklorique «Kongo dia Lemba», les «Cheveux crépus», les «Mains blanches» et les Scholas populaires de l’Abbé Barthélémy Batantu. C’est toujours au Quartier Dahomey que furent fondées les équipes de football, Diables-Noirs, Sporting alias C.c Negro, ainsi que les équipes de mwana-foot, Reims, Dragon noir, Faucon noir, Olympique et Véa club.
Enfin, le Quartier Dahomey aura donné à la République beaucoup de cadres administratifs et politiques dont les Présidents Fulbert Youlou et Alphonse Massamba-Débat, les Premiers ministres André Milongo et Aloïse Moudileno-Massengo, un archevêque en la personne de Mgr Barthélémy Batantu, l’honorable député à l’Assemblée française, Jean Félix-Tchicaya, le premier procureur général Auguste Roch Ganzadi, des éminents écrivains comme Guy Menga, Ferdinand Mouangassa, etc, des artistes musiciens de renom: Massamba Lebel; Edouard Nganga (Edo); Célestin Nkouka (Célio); Franklin Boukaka; Miguel Samba, etc; des joueurs talentueux de football tels que Jean-Marie Loukoki (Kopa), Robert Doudi (Piantoni), Pierre-Claver Matoko (Servato), Pierre Diankoundila (Rippens), etc, des couturiers de renom tels que Molinard, Leblet et Sam Karois.

La métamorphose des temps modernes

Aujourd’hui, le Quartier Dahomey s’est beaucoup métamorphosé. Avec les nouveaux riches de surcroît millionnaires qui y achètent des maisons et des parcelles à tour de bras ou à vil prix ou encore à qui mieux-mieux et y construisent de nouveaux immeubles en majorité à étages, l’architecture desdits immeubles dont certains sont malheureusement des éléphants blancs, a presqu’effacé son histoire et sa physionomie. Les parcelles d’antan entourées de clôtures enchevêtrées de gaulettes, de bougainvilliers, d’hibiscus et de lantanas ont cédé la place aux murs en parpaings, hauts de deux ou trois mètres. L’on se croirait dans une ville du Maghreb ou du Moyen-Orient.
Les rues et les avenues y sont devenues sales avec des mares d’eau puante et encombrées d’épaves de voitures. Son parfum d’antan a cédé la place à une puanteur innommable. Les arbres de fer qui bordaient l’Avenue De Brazza, les baobabs qui longeaient la corniche et la palmeraie ont été abattus. C’est triste.
L’actuel Quartier Dahomey n’ayant plus son charme d’antan, a perdu son éclat. Il nous rappelle le village décrit par le Président Alphonse Massamba-Débat dans son poème «Mon Village»: «…L’on se groupait par faille et construisait son mbongui particulier et, dans la colère, on menait vie morne, chacun dans son palais repoussant la joie et aimant la misère.
Que fallait-il de plus? Que fallait-il de moins? L’homme dans un temps n’est-il pas synonyme de bête? Il veut fuir comme il peut, bien loin.
A la recherche de la fausse paix, l’égoïsme. Et maintenant à voir ces villes nouvelles, fruit de l’orgueil, d’égoïsme et de vanité. A contempler leurs pauvres et tristes ruelles où coudoient des cases frustes, tout fait pitié».
Le Quartier Dahomey se meurt; il se métamorphose et continue à se muer. Il continue inéluctablement sa descente aux enfers. La misère y est galopante comme dans tout l’arrondissement de Bacongo. Les mœurs y connaissent un profond relâchement. A ce propos, un compatriote, Taata Ndwenga relève: «Ce relâchement est tel qu’aujourd’hui, l’oisiveté qui est, dans une certaine mesure, entretenue du fait de l’abandon ou d’un manque d’encadrement sérieux de la jeunesse congolaise par les instances étatiques, devient la règle et une des causes de perdition de celle-ci. L’alcool, le sexe, la sape deviennent des centres d’intérêt d’une jeunesse qui est en perte de vitesse. D’une jeunesse congolaise qui, malgré elle, est aux abois par manque de repères et surtout d’orientation sociale, morale et spirituelle».
En tout cas, il y a lieu de plaindre tous ces jeunes à qui semblent s’appliquer les proverbes de la bible: «Donnez des liqueurs fortes à celui qui périt, et du vin à celui qui a l’amertume dans l’âme; qu’il boive et oublie la pauvreté et qu’il ne se souvienne plus de ses peines».
Ah! Si jeunesse savait, si jeunesse pouvait!

Dieudonné
ANTOINE-GANGA

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