Parler de Bacongo, c’est évoquer un pan de l’histoire de Brazzaville, ancienne capitale fédérale de l’Afrique équatoriale française (A.e.f), devenue capitale du Congo, après la proclamation de la République, le 28 novembre 1958. Ses rues et avenues font la particularité de cet arrondissement, l’un des plus vieux de la ville capitale.
Parmi les symboles qui caractérisent le deuxième arrondissement, Bacongo, l’on peut citer, entre autres, le Square De Gaulle, l’église Notre-Dame du Rosaire, la Case De Gaulle, l’église Saint Pierre Claver, le Temple protestant, une bonne partie de La Corniche qui longe le Fleuve Congo, le Pont du 15 août 1960, le célèbre Marché Total, le Phare de Brazza inauguré le 30 janvier 1944, par la fille de De Brazza, avant l’ouverture de la conférence de Brazzaville. La vue sur le majestueux Fleuve Congo et les salles de cinéma Rio et Rex, sans oublier les «Palmiers de Mpissa» où furent érigés les lieux de culte des «Corbeaux» et «Pigeons», ces adeptes rivaux d’André Grenard Matsoua, comptent parmi les charmes de cet arrondissement. N’oublions pas les nombreux lieux de réjouissance tels que les bars dancing Macédo, Pigalle, «Les Jours de Brazzaville» et Bibi Bar.
Bacongo fut aussi un creuset du football congolais, avec le Stade Yugos, olympe du mwana foot ayant produit des sportifs qui ont fait la gloire du football congolais, tels que Nzabana Germain «Jadot» ou Mbemba Paul «Thorez», avec des équipes telles que l’As Brésil, Squadra Azura, Baptême, Kawunga.
Bacongo est aussi la rampe de lancement de la Sape, ce mouvement vestimentaire marqué par l’harmonie des couleurs, l’élégance affichée, l’amour du beau, le style, les noms des grands couturiers européens, bref l’art de bien s’habiller et l’expression qui va avec. Quartier indigène à l’époque coloniale, Bacongo se distingue notamment par les noms attribués à ses rues et avenues, portant des patronymes des colons, des artistes et hommes d’Etat français.
Par Guy-Roger Mankedi.
L’histoire doit-elle demeurer statique?
A l’évidence non! L’histoire est et a toujours été dynamique: «O tempora! O mores», disent les latins (Autres temps, autres mœurs). Notre pays a connu moult mutations aux plans politique, sociologique et historique. Les consciences ont évolué fondamentalement. Il y a une véritable prise de conscience. Les Congolais ont de plus en plus soif de reconquérir, coûte-que-coûte, leur histoire, leur identité et leur dignité, en faisant table rase du passé. Il ne saurait être question d’attiser un sentiment anti-français, de tout jeter à la poubelle de l’histoire qui est faite de personnages qui ont marqué leur époque. Mais, cette conception ne saurait justifier l’oubli de figures emblématiques d’une jeune Nation comme la nôtre.
Après 65 ans d’accession à la souveraineté internationale, passer au tamis certains noms que portent nos rues et avenues ne peut pas être un «crime de lèse-majesté». La volonté de restauration de l’histoire du pays, sa culture, ses luttes, sa dignité par la valorisation, pour chaque peuple, de ses illustres personnages, est autant nécessaire et légitime. Il est important de participer à une réflexion globale relative à la dénomination ou la débaptisation de certains noms de rues et d’avenues dans notre pays.
La différence avec les autres arrondissements.
Si à Poto-Poto, plusieurs rues et avenues ont porté des noms de villes, régions ou départements français, telles la Rue de L’Auvergne (un département français) devenue plus tard Rue Likouala, et l’Avenue de Paris, débaptisée, quelques années après, Avenue de la Paix, à Bacongo, ce fut plutôt des personnages français, singulièrement, qui ont donné leurs noms aux rues et avenues. En effet, l’on retrouve des noms tels qu’Archambault, Bergère, Moll ou Lamy. Des noms des artistes, des scientifiques, des hommes politiques, des musiciens, etc. Quelques efforts des autorités semblent nous réjouir, en voyant quelques noms authentiques des nationaux mis en exergue, tels que Matsoua, Niamankessi, Joseph Nkéoua, Joseph Ibara. Puissions-nous, un jour, enseigner aux nouvelles générations, l’histoire de ces valeureux personnages, dans les programmes scolaires. L’acte administratif (arrêté ou délibération municipale) ayant procédé à ces débaptisations, n’a malheureusement pas pu être retrouvé. Ici, se pose la question d’archivage des documents dans nos administrations. Et pourtant, au niveau des services du cadastre et des centres d’identification, ces nouvelles appellations sont bien prises en compte.
Aujourd’hui, un jeune citoyen de Bacongo, animé de bonne volonté, est en train d’ériger ad libitum des panneaux d’adressage des rues et avenues, avec les anciens noms, car mal informé ou par ignorance passive. Il l’a fait à la barbe des autorités communales, des chefs de quartiers, sans aucune réaction de leur part. Pourtant, il suffisait qu’un ancien ou un aîné l’aidât à mettre à jour son fichier, pour présenter un travail avec des informations actualisées. Ce jeune homme n’a pas pu être aidé. Il s’agit là de faiblesse, car quand ces anciennes appellations étaient bannies, ces mêmes autorités, à leurs niveaux respectifs de responsabilité, avaient applaudi. Malheureusement, le constat est fait: une reculade désastreuse.
Au 21ème siècle, rien ne saurait justifier que nous puissions encore enseigner à la postérité l’histoire d’un négrier français comme Robert Surcouf (1773-1827) ou d’un ancien Président français, Jules Grevy (1807-1891). Il est impérieux que nos sociologues, historiens, férus de culture, s’impliquent à corriger ce genre de dégringolades, pour nous approprier notre histoire.
La responsabilité partagée
La responsabilité des autorités municipales est pleine et entière. L’histoire doit être écrite de manière collective, sous la conduite de ceux qui sont chargés de la bonne marche de la cité. Il faut former et informer les citoyens à travers des rencontres dédiées à toutes les questions concernant leurs quartiers, connaître ce qui s’y passe ou s’y fait. Pour y parvenir, les réseaux d’informations doivent être alertes et proactifs.
A travers les réunions et autres rencontres avec les chefs de quartiers, les services de sécurité, les acteurs de la société civile, les autorités municipales auraient constitué une masse critique d’informations, pour une meilleure gestion des affaires publiques. Ces échanges sont importants, pour que rien n’échappe à l’autorité. Si une telle démarche pédagogique était observée, Bacongo devrait mieux écrire son histoire authentique. Certains noms de rues ont un passé sulfureux. Un nettoyage conséquent vaut la peine.
Dans l’euphorie de la révolution au Congo, on observait quelques reculs du patriotisme, marqués notamment par le retrait des noms congolais au profit des noms des leaders révolutionnaires des pays de l’Est.
C’est ainsi que la Rue Impfondo fut débaptisée Avenue Lénine, la Rue Mindouli devint plus tard, Avenue des Trois Martyrs. Paradoxalement, l’Avenue de France est restée inchangée jusqu’à nos jours. A Pointe-Noire, le Lycée Victor Augagneur devint Lycée Karl Max et à Brazzaville, le Lycée Chaminade, Lycée Drapeau-Rouge. Les sociologues et les historiens ont des réflexions à mener dans le cadre de la restauration de l’identité nationale et la promotion de notre propre culture.
Faisons découvrir aux touristes l’histoire des personnalités comme André Grenard Matsoua, Nzoungou, un chef matsouaniste, Joseph Nkéoua, un chef coutumier charismatique ou encore d’un Jean Félix-Tchicaya, homme politique congolais et ancien député à l’assemblée nationale française. La culture est un partage mutuel et un ensemencement des faits historiques, des traits spécifiques, de connaissance de l’autre.