Tribune
Regard croisé sur la médecine publique
et la médecine privée au Congo-Brazzaville
Dans sa globalité, la santé est une préoccupation quotidienne des populations. Jadis, dans notre pays, seul l’Etat avait les grandes structures médicales et à peine les confessions religieuses comptaient quelques structures sanitaires de niveau moyen et surtout au niveau local. Depuis l’ouverture démocratique au début des années 90, le secteur de médecine privée a commencé à prendre de l’ampleur, cohabitant ainsi avec le secteur de médecine publique qui, malheureusement, au lieu de poursuivre un rythme de croissance et de perfectionnement soutenu, a fini, au fil des ans, par donner des signaux de contre-performance inquiétants. Aujourd’hui, la concurrence entre les deux secteurs médicaux est un atout, mais beaucoup de défis restent à relever pour qu’elle bénéficie réellement aux populations.
Incarné par le C.h.u (Centre hospitalier universitaire), hôpital de référence principal du Congo, suivi par les hôpitaux de référence comme celui de Talangaï et les hôpitaux généraux et spécialisés, le secteur de médecine publique, en dépit des investissements colossaux déployés par l’Etat, ne convainc pas les populations sur l’assurance de son plateau technique. En avril 2019, quand arrive la gestion expatriée, avec l’entrée en fonction du Canadien Silvain Villiard comme directeur général, le C.h.u est diagnostiqué comme «un grand malade en attente de soins intensifs».
Pendant ce temps, le secteur de médecine privée a poursuivi sa croissance et ses performances, avec la construction de structures médicales compétitives et bien organisées, malheureusement difficilement accessibles pour l’écrasante majorité des populations, en raison des coûts très élevés des prestations.

La sommité de ce secteur est sans doute représentée aujourd’hui par l’Hôpital multispécialités nouvelle vie médicité, sur l’Avenue de la paix, à Moungali, le quatrième arrondissement de Brazzaville. Selon ses promoteurs, cet hôpital «allie médecins expérimentés, technologies de pointe et soins et traitements de très haut niveau».
Comme quoi, il est désormais clair que le secteur de médecine publique, soutenue par l’Etat et la coopération internationale, pour être accessible aux populations, est en concurrence avec un secteur de médecine privée où les investissements se distinguent de plus en plus par leur niveau élevé. Comme des années depuis l’indépendance, notre pays reste confronté à des défis majeurs de santé tels que les maladies infectieuses, les épidémies, les endémies, les pathologies cardiovasculaires, neurologiques et métaboliques, les pneumopathies, pour ne citer que celles-ci. La précarité sociale dans laquelle se trouve la majeure partie de la population, se manifestant par l’incapacité à se prendre convenablement en charge dans le financement des soins médicaux, constitue un terreau rendant difficile l’atteinte des objectifs de santé publique que le pays se fixe.

Les indicateurs sanitaires demeurent préoccupants: une faible espérance de vie (environ 64 ans pour les hommes et 68 ans pour les femmes); un taux de mortalité infantile élevé, se situant autour de 56 décès pour 1.000 naissances, avec une mortalité maternelle critique, environ 383 pour 100.000 naissances; environ 13% de la population bénéficie d’un accès régulier aux soins primaires, selon les estimations de l’O.m.s; une couverture vaccinale de 9% en 2020, grimpant à 28% en 2023 dans les districts soutenus par des programmes internationaux; seuls 35% des établissements publics disposent en permanence de médicaments essentiels.
Le secteur public
Le secteur public constitue la colonne vertébrale du système de santé communautaire, géré par le Ministère de la santé et de la population. Il dispose d’un réseau encore insuffisant d’hôpitaux généraux, spécialisés et de base, de centres de santé intégrés (C.s.i) et de postes de santé. Ce dispositif vise à garantir l’accès pour tous aux soins de santé, en particulier les populations rurales et défavorisées. Le nombre de comités de santé communautaires fonctionnels est passé de 43 en 2021 à 72 en 2023, témoignant ainsi d’un renforcement de la gouvernance locale en matière sanitaire. Une accessibilité en théorie facile et moins coûteux, mais qui souffre du manque de personnel qualifié, d’équipements obsolètes et de déficits budgétaires. A cela s’ajoute une situation économique (retard de salaires, budgets alloués insuffisants) qui impacte négativement le bon déroulement de cette filière.
Parmi ses atouts, on peut signaler les faibles coûts de prise en charge. Mais, cette accessibilité à faible coût est très menacée par la corruption devenue endémique et l’irrégularité, parfois même la disparition des subventions publiques. Selon une étude de Transparency international, près de 50% des patients au Congo ont dû verser un pot-de-vin ou offrir un cadeau pour accéder aux soins.


Le secteur public accueille la mise en œuvre des programmes de santé publique (vaccination, lutte contre le paludisme, V.i.h-sida) et souvent ces programmes sont gratuits pour les populations. La formation des ressources humaines est prise en charge par l’Etat, mais on relève toujours le manque de personnel qualifié dans beaucoup de structures sanitaires et le ratio médecins/population reste inférieur à 1 médecin pour 10.000 habitants.
Parmi les défis à relever, il y a la poursuite de la construction des infrastructures, la réhabilitation de celles qui sont vétustes, l’amélioration du plateau technique et la bonne gestion des stocks de médicaments, en luttant contre le phénomène de ruptures.
Le secteur privé
Concernant le secteur privé, bien qu’il n’existe pas de statistiques nationales actualisées, on note une croissance rapide de ce secteur qui regroupe des hôpitaux, des cliniques, des cabinets médicaux, des laboratoires et des pharmacies, principalement dans les deux grandes villes du pays, Brazzaville et Pointe-Noire. Ce secteur est perçu comme plus réactif, mieux organisé et équipé et plus attentif à la qualité de l’accueil. Il semble que ce secteur gère environ 44% de consultations et 25% d’hospitalisations dans le pays. Mais, comme indiqué plus haut, les coûts d’accès et de prise en charge reste inaccessible pour un grand nombre de citoyens.
Parmi les atouts, on peut relever la nouveauté des équipements, la rapidité de la prise en charge, avec des délais d’attente réduits. Il y a une bonne disponibilité des médicaments. L’accueil y est jugé souvent de niveau professionnel, avec un suivi personnalisé.

Par contre, l’inconvénient, ce sont les coûts élevés des prestations souvent hors de portée pour les ménages modestes. Dans un contexte où les systèmes d’assurance maladie font défaut, une bonne partie de la population se sent exclue de ce système. Ensuite, on remarque une concentration en milieu urbain, creusant ainsi les inégalités territoriales, et l’absence de régulation stricte: certains établissements privés fonctionnent sans autorisation officielle ou sans personnel qualifié.
Enjeux et recommandations
Parmi les enjeux de l’avenir, il y a lieu de réduire les inégalités territoriales et sociales dans l’accès aux soins, renforcer la régulation du secteur privé, pour garantir des standards de qualité, revaloriser le statut des professionnels de santé dans le secteur public, encourager les partenariats publics-privés pour mutualiser les ressources et les compétences.

Au regard de tout cela, on peut faire comme recommandations d’investir dans la formation et la répartition équitable du personnel médical, notamment entre les zones urbaines et les zones rurales, les zones de forte densité de population et les moins denses; d’augmenter le financement public pour améliorer les infrastructures, les équipements et l’approvisionnement en médicaments; mettre en place un cadre réglementaire clair sur les pratiques du secteur privé, avec des inspections régulières et des sanctions en cas de non-conformité; favoriser les synergies entre les deux secteurs, par exemple via des conventions de soins de transferts de compétences ou de projets communs.
Conclusion
Le regard croisé sur la médecine publique et la médecine privée dans notre pays montre non seulement une dualité marquée, mais aussi une complémentarité potentielle qui peut être favorable aux populations. Si le secteur public reste indispensable pour garantir l’équité et la couverture nationale, le secteur privé peut jouer un rôle moteur dans l’innovation, la qualité des soins, la réactivité et la performance. L’enjeu dans les années à venir est de bâtir une synergie intelligente entre les deux modèles au service de la santé des populations. Raison pour laquelle et nous ne le dirons jamais assez, il est plus que nécessaire de mettre en place la Camu (Caisse d’assurance maladie universelle) dont les conclusions de la phase pilote permettra de tirer les leçons de son extension. Les conventions entre la Camu et les structures sanitaires, pour la prise en charge des assurés doivent être promues et encouragées. Les efforts faits jusque-là dans ce sens sont encourageants, malgré la dispersion des structures sanitaires qui font que, dans certaines zones, les populations sont obligées de parcourir des kilomètres pour accéder à des soins médicaux et malgré aussi la corruption endémique qui affecte le secteur de santé.
Dr Diaz Patrice BADILA KOUENDOLO
Gériatre, Chef de service, Chef de Pôle Gériatrie;
Hôpital Hôtel Dieu, Groupe SOS Santé France;
Spécialiste des troubles neurodégénératifs;
Expert en gestion et politique de santé.









