Vie politique nationale
Un baobab s’est couché,
l’ancien ministre Yoka est décédé au Maroc !
Ancien ministre d’Etat à la justice et aux droits de l’homme, ancien député P.c.t élu à Vindza (Département du Pool) (2012-2017), Aimé Emmanuel Yoka est décédé vendredi 18 avril 2025, à l’âge de 85 ans, à Rabat, au Maroc où il résidait de manière intermittente et où il fut ambassadeur de 1999 à 2002. Juriste de formation, avocat de profession, intellectuel aimant le débat, fondateur du cercle de réflexion Cripol (Cercle des républicains pour l’innovation politique), il est à l’origine de la célébration, à partir de 2010, de la date anniversaire de la proclamation de la République du Congo, instituée par la loi n°18-2010 du 27 novembre 2010.
Acteur influent de la vie politique nationale, Aimé Emmanuel Yoka, né à Oyo en 1940, oncle du Chef de l’Etat, s’en est allé inopinément. Il est considéré comme l’architecte institutionnel du pouvoir du Président Denis Sassou-Nguesso, lorsque celui-ci est hissé, pour la première fois, au sommet de l’Etat, le 5 février 1979, à la suite d’une révolution de palais au sein du P.c.t (Parti congolais du travail). Directeur de cabinet du Chef de l’Etat, il pilotera la commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution. Le 7 août de la même année, Aimé Emmanuel Yoka fait partie des condamnés comme Pascal Lissouba, Claude Ernest Ndalla Graille, David Mountsaka, Oscar Ewolo, Gustave Aba-Gandzion, Paul Kounoungous, etc, qui bénéficient d’une remise totale de peine, par décision du Président Denis Sassou-Nguesso. Le 28 décembre 1980, il est nommé ministre délégué à la coopération, tout en conservant ses premières fonctions à la Présidence de la République.

Son rôle stratégique au sein du pouvoir, tout en étant discret comme un homme de l’ombre au début des années 80, ne tient pas du hasard. Le destin d’Aimé Emmanuel Yoka s’est enrichi d’un parcours exceptionnel. Natif de la Cuvette, il va découvrir à l’âge de 14 ans, une localité du Pool, Vindza, qui va l’adopter, grâce à un missionnaire spiritain, Père Pierre Peyre. En effet, en 1954, celui-ci y emmène, en randonnée, des enfants de Brazzaville, parmi lesquels feu abbé Isidore Malonga. Victime d’un bibon et ne pouvant donc pas poursuivre la marche, l’adolescent Yoka, 14 ans, est confié, par le prêtre, aux soins d’un chef kongo de Vindza. Quelques jours plus tard, après sa guérison, il est renvoyé à Brazzaville, par camion. Cette étape du Pool marquera à jamais sa vie. Au point que devenu enseignant, à 18 ans, et affecté à Nkô, à 28 kms de Vindza, il ne manquera pas d’aller revoir cette localité et saluer la famille qui l’avait accueilli.
En 1962, il est envoyé, avec quelques autres jeunes, faire ses études supérieures en France. Il avait choisi de s’inscrire à la Faculté de droit de l’Université de Nancy où il retrouve des aînés, dont Aloïse Moudiléno-Massengo, étudiant ressortissant de Vindza, qui a fait ses études secondaires en France et qui était à cette faculté depuis 1957. Il va adopter Aimé Emmanuel Yoka, son cadet de 7 ans, comme un frère. De retour au pays, en 1964, Aloïse Moudiléno-Massengo, qui évolue comme avocat au Barreau de Brazzaville, premier Congolais à exercer ce métier qui fit sa célébrité, est appelé au gouvernement par le Président Alphonse Massamba-Débat, en août 1968, en qualité de garde des sceaux, ministre de la justice et du travail. Juste le mois qui suivait, des événements politiques, dans un contexte de crise au sein du pouvoir, provoquent la chute du Président Massamba-Débat.
Le capitaine Marien Ngouabi, le meneur du mouvement à l’origine du renversement du régime, est investi au sommet de l’Etat et dans son premier gouvernement, il reconduit Aloïse Moudiléno-Massengo à son portefeuille. A ce moment-là, celui-ci se sépare de son directeur de cabinet qui était pourtant du même département que lui, pour nommer son cadet adoptif, Aimé Emmanuel Yoka, qui avait aussi embrassé la carrière d’avocat comme lui. Voilà comment celui-ci s’habitue aux rouages du fonctionnement de l’Etat, expérience qui lui sera utile, après l’accession de son neveu au pouvoir, en 1979.
Profitant d’un voyage officiel, en août 1972, dans l’ex-République Démocratique d’Allemagne, le ministre Aloïse Moudiléno-Massengo démissionne du gouvernement et prend le chemin de l’exil en France, tirant les conséquences de ses divergences politiques profondes avec le Président Marien Ngouabi, suivant les contradictions qui créaient des tensions au sein du P.c.t. Au pays, c’est son cadet adoptif qui veille à sa famille, malgré l’hostilité du pouvoir, puisque l’ancien ministre était devenu un célèbre opposant au régime. Aimé Emmanuel Yoka s’occupera des obsèques du père de Moudiléno-Massengo, en se rendant personnellement à Vindza.

Ses liens avec Vindza le conduiront, en 2012, à accepter la proposition des cadres de ce district qui l’invitaient à y être candidat. «La candidature de Yoka paraît sortir de l’ordinaire, au motif qu’il n’est pas originaire de Vindza et, au-delà, on s’en étonne. Voilà pourquoi il a décidé de rencontrer la presse, pour donner les raisons de sa candidature», avait dit le journaliste Sosthène Ondzambé, qui faisait la modération de la conférence de presse du candidat, le 3 juillet 2012. «Je serais élu là-bas, dès le premier tour», avait lancé le ministre d’Etat Aimé Emmanuel Yoka, avant d’ajouter: «Si je ne suis pas élu, ça ne sera pas la faute des populations de Vindza; Si je ne suis pas élu, ça ne sera pas la faute au tribalisme… Député ou pas, je bâtirai Vindza». Il fut finalement élu par 56,05% des suffrages exprimés, contre 43,94% au député sortant, feu Jean-Paul Matsima, ressortissant de la contrée, à qui les populations reprochaient de ne pas s’occuper du sort de leur localité. Comme promis, le député Yoka a laissé des œuvres à Vindza.
Il faut dire que cette originalité politique brisant les codes du tribalisme Nord-Sud qui ont toujours affecté fondamentalement la question du pouvoir au Congo, était un sacré défi qui lui avait valu les attaques des radicaux qui n’admettaient pas de voir un ressortissant du Nord briguer un siège de député dans le Pool, car pour eux, l’inverse n’était pas possible. Dans sa propre communauté, certains ne comprenaient pas aussi son aventure et redoutaient qu’elle ne provoque des réactions de nature à ébranler le pouvoir.
Bref, entre deux feux! Mais, c’était Aimé Emmanuel Yoka. S’il était au P.c.t, malgré sa stature politique, il ne connaîtra pas les honneurs du Bureau politique, végétant au Comité central. Et pour cause, c’était un esprit indépendant, intellectuel critique, attaché à la démocratie et à la République et engagé dans la lutte contre les anti-valeurs. Après la Conférence nationale souveraine, il s’illustre par la publication, en 1993, d’un ouvrage intitulé: «L’exception d’ignorance ou la Conférence nationale souveraine et la question pétrolière au Congo», préfacé par Jean-Baptiste Taty-Loutard. Dans cet ouvrage, il s’en prend aux débordements et à la haine qui avaient teinté le débat sur la gestion du pétrole à la C.n.s.

Dans les années 2000, il crée non pas un parti politique, mais un cercle de réflexion nommé Cripol (Cercle républicain d’innovation politique) qui, avec de jeunes cadres dynamiques, se lancera aussi dans l’édition d’ouvrages. En 2011, il publie un ouvrage biographique sur «Le vieux Noumaz, une vie, un destin, un testament». En 2015, le Cripol édite «La petite encyclopédie politique du Congo», préfacée par le Président Denis Sassou-Nguesso.
L’action politique d’Aimé Emmanuel Yoka est marquée par le consensus, le respect des institutions et la lutte contre le tribalisme. Voilà qui le conduira à faire partie du Comité national de médiation dirigé par Bernard Kolélas, lorsqu’éclate la guerre de juin 1997, alors que subjectivement, il aurait pu aller naturellement soutenir le camp de son neveu. Mais ce comité ne parviendra pas à faire entendre raison aux belligérants. A l’issue du conflit, en octobre 1997, le Président Denis Sassou-Nguesso est porté au pouvoir et il nomme Aimé Emmanuel Yoka comme maire de Brazzaville. Mais, il ne fera que deux ans à la tête de la mairie. En 1999, il est envoyé comme ambassadeur au Maroc qui deviendra, plus tard, son pays adoptif, après le Bénin dont il avait acquis la nationalité en 2015.
Diplomate à Rabat jusqu’en 2002, il sera souvent à Brazzaville et pour cause, le Président de la République lui a confié la présidence de la Commission chargée de rédiger le projet de Constitution de 2002. Plus tard, vers les années 2015, il lui sera reproché d’avoir verrouillé les mandats présidentiels, sans possibilité de déverrouillage. En réalité, à l’époque, l’horizon 2016, que fixaient les deux mandats de sept ans mis dans la Constitution, était si lointain que la question ne se posait pas. Mais, vers la fin de son second septennat, le Président Denis Sassou-Nguesso se retrouva dans une position où la Constitution de 2002 ne lui donnait aucune autre possibilité que la sortie. Voilà pourquoi il dut céder au courant de ceux qui demandaient carrément le changement de Constitution. Cette fois-ci, le projet de Constitution est préparé par une Commission dirigée par Placide Moudoudou, professeur agrégé de droit public.
Pour revenir au lendemain des élections de 2002, Aimé Emmanuel Yoka est nommé directeur de cabinet du Président de la République, avec rang de ministre, succédant ainsi à Gérard Bitsindou. En février 2003, le Chef de l’Etat lui confie la présidence de la Commission centrale des marchés et contrats de l’Etat. Dès lors, la Délégation générale aux grands travaux (D.g.g.t), créée en mars 2002 et dirigée par Jean-Jacques Bouya, va travailler en étroite collaboration avec lui. Le 3 mars 2007, Aimé Emmanuel Yoka est nommé au gouvernement comme ministre d’État, ministre de la justice et des droits de l’homme. Avant l’élection présidentiel de 2009, il lance l’I.n.p (Initiative nationale pour la paix) dont l’objectif est de mobiliser les acteurs de toutes les tendances politiques, pour la réélection du Président Denis Sassou-Nguesso. Mais, l’initiative n’aura pas le temps de jeter ses bases qu’elle est absorbée par la majorité qui reprend la main, pour la réélection du Président Sassou-Nguesso.
Reconduit au gouvernement, Aimé Emmnauel Yoka sera remercié le 30 avril 2016, semble-t-il à sa propre demande, après l’élection du Président Denis Sassou-Nguesso, sur la base de la Constitution de 2015. Ainsi, il ne fera pas partie du gouvernement conduit par le Premier ministre Clément Mouamba et c’est Pierre Mabiala qui va lui succéder au portefeuille de ministre de la justice, des droits humains et de la promotion des peuples autochtones. L’ancien député de Vindza aurait décliné la proposition du Président de la République de le nommer à la tête de la Cour constitutionnelle, évoquant les liens de famille qui les unissent.
Depuis lors, Aimé Emmanuel Yoka s’était retiré de la vie politique active, partageant ses séjours entre Brazzaville, Cotonou, Rabat et la France, tout en s’occupant de sa santé. Il est le père de l’actuel ministre des finances, du budget et du portefeuille public, Christian Yoka, et de plusieurs enfants.
«Je pleure la perte d’un grand homme d’Etat, d’un vaillant serviteur pour qui le service d’Etat, avec loyauté et rigueur, était la condition nécessaire pour moderniser et transformer le pays», a écrit le Premier ministre Anatole Collinet Makosso, sur sa page Facebook, réagissant à la disparition soudaine d’Aimé Emmanuel Yoka. Il est clair que la classe politique et, au-delà, la Nation congolaise, sauront rendre un hommage digne à ce brave fils de la Nation qui a su démontrer qu’il est possible de servir son pays, sans céder aux sirènes du repli identitaire. Paix à son âme!








