Tribune

Du gîte au pouvoir économique: les dérives de l’intégration libanaise au Congo

Dans les années 80, quand Beyrouth et le Liban flambaient sous les bombes israéliennes et l’emprise syrienne, des milliers de Libanais ont fui la guerre et les violences dans leur pays, pour trouver refuge ailleurs. Parmi les pays qui les ont accueillis, le Congo s’est vraiment démarqué par son hospitalité légendaire. Comme des frères, les Congolais leur ont offert gîte et couvert, en plus des opportunités d’affaires et une intégration sociale fraternelle. Mais cette fraternité, sincère du coté congolais, a doucement glissé, côté libanais, vers une domination économique et sociale, au fur et à mesure que leurs affaires prospéraient. Aujourd’hui, ils ont acquis des positions dominantes dans de nombreux secteurs économiques. Malheureusement, leur attitude suscite de sérieuses questions côté congolais,  au point de remettre en cause le vivre-ensemble entre les deux communautés: l’«aminé hariri», l’exilé bien accueilli, est devenu celui qui enchaîne son hôte, qui lui avait tout donné à son arrivée.

Par maître Athiga Dah Kana
Le problème, ce n’est pas la présence d’une communauté étrangère en soi. Le Congo, pays à l’hospitalité légendaire, ouvert et accueillant depuis toujours, reçoit les étrangers en quête de refuge, d’affaires ou de stabilité. Le vrai souci, c’est l’évolution de certains acteurs économiques qui, partis de presque rien, ont peu-à-peu mis la main sur des pans entiers de nombreux secteurs économiques: grande distribution; restauration; pâtisserie; industrie agro-alimentaire; hôtellerie; transport aérien; transport de pétrole; immobilier; travaux publics, etc. Cette ascension ne serait pas condamnable en soi, si elle n’engendrait pas des comportements manifestant un certain mépris du patronat libanais à l’égard des travailleurs congolais et de la population accueillante.
Et voilà, c’est là que ça devient sensible. Dans pas mal de milieux professionnels, des voix s’élèvent pour dénoncer des comportements carrément méprisants envers les travailleurs congolais. Propos désobligeants, salaires de misère, pressions quotidiennes, etc, les griefs reviennent sans cesse, traduisant ainsi le manque de considération du travailleur congolais et l’absence du respect de la dignité humaine. Certains témoignages parlent d’un climat de domination où le Congolais, pourtant acteur principal de la richesse créée sur son propre sol, se retrouve relégué à un rang subalterne dans des entreprises qui prospèrent, grâce au marché local et à une main-d’œuvre bon marché.
Les dérives ne s’arrêtent pas là. Certains employeurs libanais violent carrément les droits fondamentaux des travailleurs, parce qu’assurés d’une certaine impunité, à travers les connexions entretenues avec les hauts responsables administratifs et les dirigeants politiques congolais. Un simple coup de fil suffit souvent pour enterrer une affaire, avant même qu’elle n’arrive à l’inspection du travail ou dans un tribunal. Les victimes, découragées par les blocages ou les obstructions voire les injonctions de toutes sortes, n’ont même plus la force de porter plainte: elles savent que ça n’aboutira pas. Le patron libanais, habitué à naviguer dans ces méandres, n’a qu’à gérer les apparences, pour continuer à dominer, même en posant des actes clairement répréhensibles par la loi congolaise.
Cette impunité va encore plus loin. On rapporte des pratiques de chantage envers certaines autorités. Des contrevenants n’hésitent pas à sortir du pays et y revenir plusieurs fois, sans jamais répondre de leurs actes devant la justice. En dominant même des secteurs comme le transport aérien et les jets privés, ils rapatrient des sommes énormes en devises directement dans leur pays, le Liban, sans aucun contrôle réel. Ce qui était un toit offert par le Congolais est devenu un vrai casse-tête, pour le développement économique et social du Congo.
Pendant la pandémie de covid-19, la communauté libanaise a exprimé sa solidarité au peuple congolais
La situation est devenue encore plus préoccupante, quand s’ajoute l’impression d’impunité. Parfois, un simple appel, un relais administratif ou une proximité avec une autorité suffit pour étouffer un incident, qui va demeurer sans suite, sans réparation, sans effet dissuasif. Une vidéo d’excuses, une déclaration publique, puis le silence. Dans un État de droit, ça ne peut pas suffire comme réparation ou dédommagement, quand la dignité des travailleurs est en jeu. La justice sociale ne peut pas se réduire à une mise en scène de contrition sans conséquences concrètes.
Ce serait pourtant simpliste et même injuste de transformer cette question en procès contre toute une communauté. Tous les Libanais du Congo ne se ressemblent pas et beaucoup participent honnêtement à l’économie nationale, paient leurs impôts, créent des emplois et entretiennent des relations respectueuses avec le pays d’accueil. Le vrai défi, c’est de distinguer les comportements exemplaires des pratiques abusives. C’est le rôle de l’État, des syndicats, des organisations professionnelles et de la société civile de faire cette distinction avec rigueur.
Le Congo ne peut pas rester dans une tolérance passive face à des dérives qui, à terme, fragilisent la cohésion nationale et sapent les efforts de développement national. Quand l’hospitalité se transforme en domination, c’est tout le contrat social qui est rompu. Certains opérateurs libanais ont su pactiser avec l’élite locale et même avec l’élite expatriée, renforçant leur position. Dans les banques, des prêts sont accordés avec une facilité inhabituelle, parfois sur des documents douteux qui, pour d’autres, seraient examinés à la loupe. Cette complicité structurelle transforme des exilés accueillis en exilés qui enchaînent, dominant ceux qui leur ont tout donné.
Un geste de la solidarité libano-congolaise
En fin de compte, le Congo est à un carrefour important qui donne sa chance à chacun, même aux étrangers. Mais, l’hospitalité qui a accueilli des exilés fuyant la guerre ne doit pas devenir la chaîne qui entrave le développement du pays. Il est urgent que les autorités nationales mettent en place une régulation stricte des activités économiques étrangères, renforcent l’application du droit du travail, assainissent les circuits judiciaires et financiers, et protègent sans complaisance la dignité des travailleurs congolais. Seule une justice impartiale et un État souverain pourront transformer ce toit généreux en un partenariat équitable, préservant la paix sociale et la souveraineté nationale. L’histoire jugera ceux qui, aujourd’hui, préfèrent le silence à l’action.
Maitre ATIGHA DAH KANA
Doctorant en Droit et Politologue

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