Le Président de la République, Denis Sassou-Nguesso, et nous ne le dirons jamais assez, tire lui-même la sonnette d’alarme, depuis les années 2000, sur le comportement des cadres dans la gestion publique, en engageant le pays dans la lutte contre la corruption et les anti-valeurs. Ses discours et messages sont là pour en témoigner, particulièrement son discours d’investiture d’août 2009. Ces deux dernières années, il s’est même lancé dans une grande croisade contre les anti-valeurs au sein de notre appareil judiciaire. Ses deux discours aux cérémonies de rentrée judiciaire 2024 et 2025 sont, pour les magistrats et tout acteur du pouvoir judiciaire, de grands repères éthiques dont ils ne peuvent pas trouver prétexte à s’en détourner.
Et pourtant, après tout cela, les sessions du Conseil supérieur de la magistrature sont toujours aussi rares au cours de l’année. Comment peut-on vouloir changer le comportement des magistrats, révolutionner les mentalités au sein de l’appareil judiciaire, pour les arrimer à l’éthique et à la déontologie de leur profession, si l’organe qui les gère ne se réunit pas régulièrement? La responsabilité du ministre en charge de la justice n’est-elle pas engagée? Et ce n’est là qu’un exemple.
Tout a été mis en place, au Congo, sur les plans juridique, réglementaire et institutionnel, en matière de lutte contre la corruption et les anti-valeurs. On a même créé un portefeuille gouvernemental, le Ministère du contrôle d’Etat, de la qualité du service public et de la lutte contre les anti-valeurs. Pour quel résultat? Les actes ne suivent pas ou très rarement. La Haute autorité de lutte contre la corruption a limité son action à la sensibilisation et si elle a des dossiers instruits, ceux-ci moisissent dans les tiroirs. L’hypocrisie des cadres politiques et intellectuels nommés aux postes de responsabilité d’Etat fait que l’arsenal de la politique de lutte contre la corruption et les anti-valeurs est comme de l’eau sur les plumes d’un canard: il n’y pas d’impact significatif dans la réalité.
D’où le scandale du Trésor public, conséquence de pratiques maffieuses bien installées et couvertes, qui ont aggravé l’endettement du pays et l’incapacité de l’Etat à assurer ses charges sociales, à partir de ses propres recettes (recettes de service, recettes fiscalo-douanières, etc), objet de détournements bien déguisés où les auteurs ne s’en cachent même plus, puisqu’ils doivent exhiber leurs patrimoines mobiliers et immobiliers acquis, symboles de leur réussite sociale. Au point que les anti-valeurs contre lesquelles le pays est appelé à lutter sont devenus des valeurs. Ceux des responsables qui les symbolisent, par des réalisations onéreuses qui dépassent leurs rémunérations officielles deviennent des exemples à suivre, pour les jeunes générations.
Le Président de la République avait dénoncé la surbudgétisation de la bourse des étudiants, sans demander à la justice d’en tirer les conséquences. Ne s’imagine-t-il pas que les salaires des fonctionnaires de l’Etat font aussi l’objet de surbudgétisation qui obère le Trésor public? Ignorons-nous que les rétrocommissions, la surfacturation des contrats commerciaux de l’Etat, le gonflement des effectifs, les double-paiements et même, scandale des scandales, le faux et usage de faux sont devenus des techniques administratives bien rodées à travers lesquels les cadres dirigeants s’enrichissent?
Les difficultés de l’Etat ne sont pas que dues aux crises économiques. Elles relèvent aussi de l’expansion des anti-valeurs dans la gouvernance publique; de l’immoralité, puisque chacun profite là où il est. Le niveau atteint par les anti-valeurs dans la gestion publique est devenu paralysant pour le fonctionnement de l’Etat. Le Congo est un pays riche et son peuple réputé travailleur. Mais, son élite a développé une culture d’enrichissement illicite, à l’ombre de l’impunité politique, qui génère aujourd’hui des scandales où des noms de dirigeants sont cités.
On ne peut pas prétendre développer un pays en faisant fi de la moralité publique. La compétition démocratique pour l’accession au pouvoir et sa gestion ne doit pas amener à faire abstraction de la moralité des cadres appelés à exercer des responsabilités publiques. Quand un cadre n’est plus un exemple pour ses compatriotes, à cause des actes qu’il a lui-même posés, on ne lui confie plus des responsabilités publiques de premier plan.
Le développement est d’abord une question spirituelle et morale, avant d’être une question d’accumulation de biens et de construction d’infrastructures. Il faut aimer son peuple, pour prétendre améliorer ses conditions de vie. Et aimer son peuple n’est pas une question matérielle, ça part de l’esprit. S’enrichir au détriment de ses concitoyens n’est pas une réussite ni une vertu. C’est une malédiction, car il y a une justice divine. Mais, sans la sanction, il y aura toujours des candidats pour tomber dans ces travers.
L’HORIZON AFRICAIN




