Electricité
Abandonner l’existant, pour envisager de nouveaux barrages hydroélectriques?
Face aux difficultés croissantes du service public de l’électricité dans la capitale, Brazzaville, on entend parler de l’imminence de la construction de tel ou tel autre ouvrage hydroélectrique, sans doute, pour amadouer l’impatience des citadins de la capitale qui n’en peuvent plus d’être livrés, en plein 21ème siècle, à des conditions de vie sans électricité. Pourtant, la ville capitale est adossée à trois barrages hydroélectriques (Djoué, Moukoukoulou et Imboulou), pour une puissance totale installée de 209 mégawatts. Si les trois ouvrages étaient bien entretenus, le service public de l’électricité assuré par E2c (Energie électrique du Congo) aurait été sans délestages importants, contrairement à ce qu’on vit aujourd’hui. C’est dans cette optique, pourtant, que les trois barrages ont fait l’objet de concession à des sociétés internationales, avec comme objectifs de les réhabiliter et les exploiter pour 30 ans. Mais, les conventions de concession ne sont pas mises en œuvre, en raison de l’opposition affichée par la direction et les syndicats de E2c, société ne comptant que sur l’Etat, pour entretenir et réhabiliter les ouvrages qu’elle exploite.
Les conventions de concession
Les trois barrages hydroélectriques ont fait l’objet de conventions de concession, validées par le gouvernement par l’adoption de décrets d’approbation. Ainsi, le décret d’approbation de la convention de concession signée le 24 mai 2023 avec la société Hydro operation Djoué S.a a été adopté le 27 mars 2024; celui approuvant la convention de concession signée en juillet 2023 avec la société Nea-Imboulou, filiale de la société suisse Hydro operation international et action energy, a été pris le 27 mars 2024. De même, la convention de concession du Barrage hydroélectrique de Moukoukoulou signée le 29 juin 2023, avec la Semac (Société d’électricité de Moukoukoulou au Congo), a son décret d’approbation. Si les conventions de concession étaient mises en œuvre, on n’en serait pas à déplorer les délestages insupportables auxquels les citadins de Brazzaville sont soumis aujourd’hui.
Le choix de la concession ne relève pas du hasard ni d’un effet de mode, encore moins de la volonté d’un individu. Le gouvernement a fait ce choix, parce que la société publique (hier S.n.e et aujourd’hui E2c), qui les exploitait, n’est pas capable de les entretenir, encore moins les réhabiliter.

Le cas ahurissant d’Imboulou
L’exemple du Barrage hydroélectrique d’Imboulou est ahurissant. Son coût de construction a été estimé à 280 millions de dollars (environ 170 milliards de francs Cfa), à hauteur de 85% sur un prêt chinois remboursable à taux préférentiel à long terme, et à 15% par l’Etat congolais. Le barrage a commencé à être exploité dès 2010. En 2018, une turbine était déjà hors-service, par manque d’entretien. En septembre 2025, les trois autres turbines ont fini par rendre l’âme, l’une après l’autre, par manque d’entretien.
Aujourd’hui, E2c, qui ne veut pas entendre parler de convention de concession, demande à l’Etat de financer la réhabilitation de cet ouvrage. Si on fait les comptes, on peut se poser la question de savoir si le pays peut réellement se développer avec de telles mentalités. Et constater que les cadres qui soutiennent ce genre de gouvernance ont le vent en poupe, on peut comprendre pourquoi notre pays est confronté aux difficultés qui nous accablent aujourd’hui en matière d’électricité.

Le Djoué, abandonné depuis 2007
Le Djoué est un ouvrage qui aurait pu continuer à produire, si l’entretien, la réhabilitation et la modernisation étaient des préoccupations intégrées dans la gouvernance de notre société d’électricité. Si a culture de la planification avait encore de la place dans la gouvernance du Congo. Mis en service en 1953 avec une capacité installée de 15 mégawatts fournis par deux turbines, ce barrage, en état de vétusté avancé, a cessé de fonctionner en avril 2007, à la suite d’une importante inondation ayant atteint la salle des commandes. A la place, le gouvernement, voulant parer au plus pressé, avait préféré engloutir 24,67 milliards de francs Cfa de l’argent public, dans la construction d’une centrale thermique de 32,5 mégawatts produits par dix groupes électrogènes, à Mpila. Réceptionnée le 12 octobre 2007 par le Ministère de l’énergie et de l’hydraulique, cette centrale thermique, qui avait pour mission de réduire les délestages moyenne tension à Brazzaville, dûs aux dysfonctionnements techniques des centrales d’Inga, Moukoukoulou et Djoué, n’a pas fonctionné longtemps, en raison d’une consommation importante de mazout (fuel lourd). Elle a fini par être abandonnée sans autre forme de procès. Vous voyez, les 24,67 milliards de francs Cfa auraient pu servir à réhabiliter et moderniser le Djoué. Cela aurait été sans doute profitable jusqu’aujourd’hui.

Qui alimente Brazzaville actuellement en électricité?
Brazzaville, la capitale politique du Congo depuis l’indépendance en 1960, totalisant en 2025 une population estimée à près de trois millions d’habitants en zone urbaine, n’est plus alimentée en électricité que par la C.e.c (Centrale électrique du Congo), construite par la société pétrolière italienne, Eni, et située à Ngoyo, le 6ème arrondissement de Pointe-Noire. Fonctionnant au gaz, cette centrale, avec une puissance installée de 484 mégawatts fournis par trois turbines, est actuellement l’unique source d’énergie pour la capitale. Elle a dédié, pour cela, deux de ses turbines de 150 mégawatts chacune, soit 300 mégawatts, à la ville capitale. Mais, le transport de cette énergie pose d’énormes problèmes. 200 mégawatts se perdent en route, à cause de la vétusté du réseau. Conséquence, à peine 100 mégawatts sont disponibilisés pour la ville qui a besoin d’au moins 300 mégawatts. D’où les délestages, la pratique de E2c qui consiste à alimenter les quartiers ou les zones, à tour de rôle. Avec les pannes dans les réseaux et les transformateurs, il y a des quartiers ou des zones qui peuvent passer jusqu’à plus d’un mois sans électricité. Ainsi le destin de la ville capitale!
Comme quoi, les choix politiques déterminent beaucoup le destin des Nations. Le financement de nouveaux projets de barrages hydroélectriques est-il possible, sans au préalable réussir la réhabilitation de l’existant, notamment les trois barrages hydroélectriques évoqués, même en laissant simplement jouer les closes des conventions de concession? Avec les réformes, on était sur la bonne voie, même si au départ, c’est difficile, ça requiert des sacrifices. Mais, les réformes se sont heurtées à la résistance de ceux qui ne veulent pas changer de mentalités et qui ont avancé maladroitement l’argument de la souveraineté. Voilà aujourd’hui notre triste sort: passer des journées et des nuits sans électricité.
Jean-Clotaire DIATOU
Barrage hydroélectrique d’Imboulou









