Commentaire

Pourquoi tant de passeports non-retirés
par leurs propriétaires?

L’article sur les «près de quatre mille passeports établis et non-retirés par leurs propriétaires» a suscité beaucoup de réactions des lecteurs. Beaucoup d’entre eux sont surpris de voir qu’il y a tant de passeports établis mais non-retirés. Quand on connaît le tortueux et long parcours du combattant que représente l’établissement d’un passeport au Congo, on ne peut pas s’imaginer qu’il y en a autant qui ne sont pas retirés. D’autres lecteurs savent les causes de ce phénomène et nous les ont fait savoir. Parmi ces causes, ils dénoncent les agents véreux qui retirent les passeports du circuit administratif, une fois établis, et qui exigent des montants exorbitants à leurs propriétaires pour les retirer.

Au cours de l’année qui vient de s’écouler, la crise du passeport a même poussé le parlement à interpeller le gouvernement. Le ministre de l’intérieur et de la décentralisation, Raymond Zéphirin Mboulou, a dû s’expliquer sur les difficultés de son administration à produire les passeports dans les délais requis. «L’argent généré par la vente des passeports est directement perçu par les services du Trésor public. Il y a un régisseur au niveau de l’immigration. Compte-tenu des difficultés que nous rencontrons, aujourd’hui, pour le renouvellement des stocks, il était difficile pour nous, de pouvoir payer notre fournisseur. Nous avons dit: pourquoi ne pas prendre ces recettes-là générées par la vente des passeports, les bloquer, pour payer le fournisseur? C’est ce que nous avons fait», a-t-il déclaré devant le sénat, en décembre dernier.
Raymond Zéphirin Mboulou, ministre de l’intérieur et de la décentralisation
Voilà comment la production des passeports a repris son cours normal. Et pourtant, les Congolais qui, hier, réclamaient les passeports à cor et à cri, oublient aujourd’hui de les retirer. Rien qu’en 2025, l’année qui vient de s’écouler, il y a eu 556 citoyens qui n’ont pas retiré leurs passeports pourtant établis. Comment se fait-il qu’un citoyen normal paye le prix exigé pour l’obtention d’un passeport et qu’il ne revienne pas le retirer une fois que celui-ci est établi?
Pour les habitués des services du passeport, la réponse est vite trouvée: lorsque le demandeur revient pour retirer le passeport, il lui est répondu que son passeport est en quarantaine et qu’il faut le débloquer. Cela veut dire qu’il faut débourser de l’argent pour que le passeport soit libéré. C’est là l’un des principaux nœuds des passeports non-retirés. Il y a des usagers qui comprennent la situation et payent pour avoir leurs passeports, mais d’autres qui refusent. Une partie des demandeurs ne comprend rien et revient plusieurs fois sans rien obtenir et finit par se décourager. Mais, ce système d’arnaque est juteux pour les fonctionnaires véreux. Il y a des Congolais qui déboursent de 100 à 250 mille francs pour avoir leurs passeports, afin de voyager.
Des étudiants devant la Préfecture de Brazzaville, en 2020
Ensuite, il y a un phénomène de dysfonctionnement dans l’administration. Les passeports non-retirés sont aussi ceux qui se retrouvent dans des lieux où ils ne sont pas destinés, c’est-à-dire la personne vit à Brazzaville et son passeport se retrouve à Nkayi, Pointe-Noire, etc. Il y a aussi les décès, car le taux de mortalité dans le pays a beaucoup grimpé ces dernières années. Il y a aussi les rabatteurs et autres trafiquants qui prennent de l’argent partout et qui ne réapparaissent plus auprès de certains de leurs clients. Enfin, il y a les demandeurs dont le projet de voyage est définitivement compromis, pour n’avoir pas pu tenir les délais, et qui ne voient plus d’intérêt à retirer leurs passeports.
Ainsi donc, si le Ministère de l’intérieur et de la décentralisation ne lutte pas véritablement contre la corruption et n’assainit pas la production des passeports, ce phénomène de passeports non-retirés va persister. Pourquoi le service de retrait des passeports ne procède-t-il pas à l’affichage des noms des personnes dont les passeports ont été établis?
Passeport
Comme on le sait, l’établissement du passeport n’est plus gratuit. A 50 mille francs l’ordinaire et 75 mille francs le passeport de service, la Direction de l’immigration peut instaurer la pratique de l’affichage des noms des personnes dont les passeports ont été établis. Cela évitera les attroupements et les effets de foule qui profitent aux fonctionnaires véreux et autres rabatteurs de tous poils qui non seulement encombrent le service, mais encore spolient les demandeurs, en leur exigeant des montants exorbitants pour avoir leurs passeports. Les Congolais accepteraient de payer quelque chose de plus, 5 ou 10 mille francs, par exemple, pour ce service qui permettrait d’assainir la délivrance des passeports. Au-delà de tout, il nous faut comprendre qu’un Congolais a droit de se faire établir un passeport, suivant les conditions légales exigées, dès lors qu’il en fait la demande.
Hier, ce sont les demandeurs, les étudiants en tête, qui envahissaient la Direction de l’immigration à la Préfecture de Brazzaville, durant des semaines, pour se faire établir leurs passeports. Aujourd’hui, c’est l’administration qui se plaint des passeports non-retirés, prenant même la peine de publier dans les journaux les noms des propriétaires concernés. Le Congo est vraiment un pays de paradoxes. Mais, le débat continue!
Urbain NZABANI

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