Musique
Qui sont donc les atalakus, ces animateurs devenus les barons de la scène
musicale congolaise?
Au commencement, le phénomène d’animation musicale «atalakulisme» était le fait des «Bana Odéon», un groupe de musique traditionnelle créé au milieu des années 70, au Quartier de Kintambo, à Kinshasa, rendu célèbre par le showman Lita Bembo, dans l’une de ses chansons, et arrivé sur le devant de la scène musicale, à l’aube de la décennie 80, dans le sillage de leur tube «Mwana nsuka», de mbuta Miyalu. Si ce groupe est considéré comme le berceau de ce phénomène, celui-ci ne gagnera ses lettres de noblesse qu’à la faveur de son adoption par l’Orchestre Zaïko Langa-Langa, dont l’influence auprès de l’opinion et de la corporation musicale était forte.
Le mot «atalaku» procède de la contraction de l’expression kongo, «Tala eku», composé du verbe «tala», signifiant «regarde» et l’adverbe «eku», ici. L’association des deux termes donnant «regarde ici» ou «regarde-moi». Né dans le sillage de la rumba, l’«atalakulisme» a pris de l’ampleur, conquérant, progressivement, telle une pieuvre, d’autres espaces comme le soukouss, le zouglou, le coupé-décalé…

Plus improbable, dans l’ignorance totale des barrières des espèces, il s’étend jusqu’à la politique, sous l’avatar d’apologiste des systèmes et dans la Sape, celui du «niamba». Ce mot kongo signifiant logorrhée, qui est employé pour se vanter ou au contraire, dénigrer l’adversaire, lors des battles vestimentaires. Mais qui sont donc ces atalakus, ces mousquetaires du maracas devenus presque des figures imposées dans nombre de genres musicaux?


Les Atalakus sont un genre particulier de «chanteurs» qui ont pour métier d’animer, d’amplifier ou d’«endiabler» l’ambiance par la scansion de cris enjoués, adossés à la musique, dont ils renforcent l’impact. Comme la cravache sur le cheval, le fameux «fimbu», en lingala, du célèbre musicien Félix Wazekwa, ils opèrent comme des stimuli d’adrénaline, destinés à «fouetter» les émotions et les performances, pour installer un certain bouillonnement.

L’ancêtre de ce personnage semble être cet animateur extatique, qui s’illustrait jadis dans les groupes traditionnels kongo, muni du «ntsakala» (shaker en anglais), le précurseur du maracas. Les premiers atalakus modernes apparaîtront sur scène, armés de cet instrument. Zélé comme la mouche du coche des fables de la Fontaine, l’atalaku va piquer chacun de ses compères, pour les pousser à plus d’ardeur, jusqu’ à leur sublimation. N’hésitant pas à les couvrir de louanges, à l’instar du «Ndjimi» des sociétés téké, de l’«Ololo» des terres mbochi, ou du griot de l’Afrique de l’Ouest.
Le pyromane de scènes
Souffler sur les braises de l’ambiance, quitte à enflammer la scène, pour susciter la danse, telle est donc la vocation des atalakus, laquelle leur a permis de se tailler les devants des scènes, autant que des opus, dont ils ouvrent souvent les premières plages, dites «génériques». Comme les lunes sur les marées, ils vont élever la pression de leurs «roucoulades», apportant cette touche humaine, la voix, si chère aux sociétés bantoues, encore férues d’oralité. Pour garder la vivacité des sens, jouant des inflexions et embardées vocales, ils façonnent le rythme en temps fort et temps faible, de concert avec les instrumentistes, notamment le guitariste soliste et le drummer.

Ce jeu était remarquable dans l’Orchestre Zaïko Langa-Langa, par exemple, où les atalakus, Nono Monzuluku et Bébé Atalaku, formés, justement, à l’école «Bana Odéon», œuvraient en triade avec leurs compères solistes Roxy, puis Béniko et les drummers Méridjo et Ilo Pablo. Il y a eu ensuite Doudou Adoula, décédé en décembre 2025, et aujourd’hui Alain Biongo Mangubu, dit Vimba, et Landu, surnommé «Des années», qui continuent la tradition atalaku, dans cet orchestre.
L’encenseur social
L’«atalakulisme» s’est aussi construit sous l’empire de la société d’apparence ou du m’as-tu vu (matalana en kikongo), faisant de l’image tout un moyen pour exister. Flairant le coup, les atalaku s’infiltrent dans ce filon émergeant, à travers les «mabanga», ces dédicaces tarifées qu’ils égrènent au fil des chansons. Jadis dévolue à leurs collaborateurs, la fonction, une fois devenue juteuse, fait saliver jusqu’aux leaders. Ainsi, les artistes comme Roga-Roga, Koffi Olomidé, J.B Mpiana et bien d’autres en ont fait leur chasse gardée.










