Tribune
Préserver la piste des esclaves: un impératif
de mémoire pour le Congo
La terre du Congo n’a jamais oublié. Elle porte encore en elle les traces profondes de la traite négrière et de la colonisation, telles des cicatrices gravées dans son histoire. Parmi ces vestiges, la piste des esclaves, également appelée «Route des caravanes», demeure l’un des témoignages les plus bouleversants.
Sur ce chemin, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent arrachés à leur liberté, dans le Nord des deux Congo, le Sud-Oubangui, le Sud du Congo, pour être contraints de marcher vers un destin inconnu, en direction d’abord du marché d’esclaves de Mpumbo, qui était situé à la Mairie centrale de Brazzaville, avant d’emprunter la longue piste conduisant à la côte atlantique au port de Mpinda de l’actuelle Angola dès le 16ème siècle et plus tard au port de Loango dans l’actuel Congo, à partir du 17ème siècle. Ils étaient ensuite embarqués de force vers Sao Tomé qui était une escale obligatoire, où certains esclaves étaient débarqués pour être utilisés dans les champs de canne à sucre, de café et de cacao et pour l’avitaillement des navires en transit, acheminant les autres esclaves aux Amériques.

Aujourd’hui encore, cette piste silencieuse porte l’écho de la souffrance de ces esclaves, nos ancêtres. Elle interpelle notre conscience collective. Elle nous oblige. C’est dans cet esprit que le 28 novembre 2024, une marche commémorative a été organisée, sous l’impulsion de feu le ministre Bernard Tchibambelela, président d’honneur de la Plateforme sur l’histoire de Bacongo, aux côtés de Mme Agathe Nkodia, deuxième vice-présidente du Comité d’honneur, et du Dr Quentin Pena, secrétaire général du Bureau exécutif de la plateforme.
Du ravin de la Glacière à Kâfi-dia-tâ-Nkéoua, en passant par le commissariat de police, le Marché Tâ Ngoma, la Rue Mbala Prosper, la maison commune, dont l’espace en face est aujourd’hui devenu un débit de boisson, la Buvette Kala Bibulu, le domicile de Tâ Moumpala, jusqu’au marché de nuit, chaque étape de ce parcours ravivait la mémoire d’un passé douloureux. Chaque pas était un hommage. Chaque regard, un rappel.

Sous un soleil écrasant, cette marche allait bien au-delà d’un simple geste symbolique. Elle incarnait une volonté forte: redonner vie à un triste chemin oublié, lui restituer sa dignité et inscrire son histoire dans la conscience nationale. À travers cette initiative, le ministre Bernard Tchibambéléla portait un message clair: celui de la reconnaissance et de la préservation de la piste des esclaves, à l’image de Mpinda en Angola, Loango, l’Ile de Gorée au Sénégal et Ouidah au Bénin, devenus des hauts lieux de la mémoire universelle.

Aujourd’hui, à ma connaissance, seuls deux repères ont été identifiés: une borne située à proximité du Commissariat de police de Bacongo, et une autre au marché de nuit de Kâfi-dia-tâ-Nkéoua, cette dernière étant malheureusement en cours de dégradation. Elles constituent les derniers témoins visibles de cette piste historique, entre Bacongo et Makélékélé, jusqu’à la traversée du Djoué. Un appel est lancé à toute personne disposant d’informations sur l’existence d’autres bornes jalonnant la piste des esclaves, afin de contribuer à leur identification et à la préservation de cette mémoire collective. Leur présence rappelle qu’une volonté de réhabilitation a existé, mais qu’elle reste inachevée.

Il est temps, désormais, de franchir une nouvelle étape
Il faut inscrire ce tracé sur une carte géographique officielle de Brazzaville et du Congo, et matérialiser ce parcours par des repères visibles, accessibles à tous. Une telle démarche permettrait de transformer une mémoire dispersée en un patrimoine concret. Elle offrirait aux citoyens, notamment, à la jeunesse, aux chercheurs et aux visiteurs, la possibilité de suivre ce chemin, de le comprendre et de le ressentir. Préserver les traces de la piste des esclaves, c’est répondre à plusieurs exigences fondamentales:
– une exigence de mémoire, pour ne jamais oublier les souffrances et les injustices subies;
– une exigence culturelle, pour valoriser un héritage qui relie le Congo à l’histoire universelle de l’humanité;
– une exigence éducative, pour transmettre aux jeunes générations une histoire essentielle à leur construction;
– une exigence économique et touristique, en faisant de ce lieu un espace de mémoire reconnu, capable d’attirer visiteurs et chercheurs.










