Tribune

Préserver la piste des esclaves: un impératif
de mémoire pour le Congo

La terre du Congo n’a jamais oublié. Elle porte encore en elle les traces profondes de la traite négrière et de la colonisation, telles des cicatrices gravées dans son histoire. Parmi ces vestiges, la piste des esclaves, également appelée «Route des caravanes», demeure l’un des témoignages les plus bouleversants.

Sur ce chemin, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent arrachés à leur liberté, dans le Nord des deux Congo, le Sud-Oubangui, le Sud du Congo, pour être contraints de marcher vers un destin inconnu, en direction d’abord du marché d’esclaves de Mpumbo, qui était situé à la Mairie centrale de Brazzaville, avant d’emprunter la longue piste conduisant à la côte atlantique au port de Mpinda de l’actuelle Angola dès le 16ème siècle et plus tard au port de Loango dans l’actuel Congo, à partir du 17ème siècle. Ils étaient ensuite embarqués de force vers Sao Tomé qui était une escale obligatoire, où certains esclaves étaient débarqués pour être utilisés dans les champs de canne à sucre, de café et de cacao et pour l’avitaillement des navires en transit, acheminant les autres esclaves aux Amériques.
Fresque représentant des esclaves et leurs boureaux se dirigeant vers la côte maritime (Coll. Musée historique de Villèle. Fonds Michel Polényk)
Aujourd’hui encore, cette piste silencieuse porte l’écho de la souffrance de ces esclaves, nos ancêtres. Elle interpelle notre conscience collective. Elle nous oblige. C’est dans cet esprit que le 28 novembre 2024, une marche commémorative a été organisée, sous l’impulsion de feu le ministre Bernard Tchibambelela, président d’honneur de la Plateforme sur l’histoire de Bacongo, aux côtés de Mme Agathe Nkodia, deuxième vice-présidente du Comité d’honneur, et du Dr Quentin Pena, secrétaire général du Bureau exécutif de la plateforme.
Du ravin de la Glacière à Kâfi-dia-tâ-Nkéoua, en passant par le commissariat de police, le Marché Tâ Ngoma, la Rue Mbala Prosper, la maison commune, dont l’espace en face est aujourd’hui devenu un débit de boisson, la Buvette Kala Bibulu, le domicile de Tâ Moumpala, jusqu’au marché de nuit, chaque étape de ce parcours ravivait la mémoire d’un passé douloureux. Chaque pas était un hommage. Chaque regard, un rappel.
Le repère de la route des esclaves à Bacongo
Sous un soleil écrasant, cette marche allait bien au-delà d’un simple geste symbolique. Elle incarnait une volonté forte: redonner vie à un triste chemin oublié, lui restituer sa dignité et inscrire son histoire dans la conscience nationale. À travers cette initiative, le ministre Bernard Tchibambéléla portait un message clair: celui de la reconnaissance et de la préservation de la piste des esclaves, à l’image de Mpinda en Angola, Loango, l’Ile de Gorée au Sénégal et Ouidah au Bénin, devenus des hauts lieux de la mémoire universelle.
Un repère indiquant la piste des esclaves à Bacongo
Aujourd’hui, à ma connaissance, seuls deux repères ont été identifiés: une borne située à proximité du Commissariat de police de Bacongo, et une autre au marché de nuit de Kâfi-dia-tâ-Nkéoua, cette dernière étant malheureusement en cours de dégradation. Elles constituent les derniers témoins visibles de cette piste historique, entre Bacongo et Makélékélé, jusqu’à la traversée du Djoué. Un appel est lancé à toute personne disposant d’informations sur l’existence d’autres bornes jalonnant la piste des esclaves, afin de contribuer à leur identification et à la préservation de cette mémoire collective. Leur présence rappelle qu’une volonté de réhabilitation a existé, mais qu’elle reste inachevée.
La maquette du musée en construction à Loango, sur la traite négrière
Il est temps, désormais, de franchir une nouvelle étape
Il faut inscrire ce tracé sur une carte géographique officielle de Brazzaville et du Congo, et matérialiser ce parcours par des repères visibles, accessibles à tous. Une telle démarche permettrait de transformer une mémoire dispersée en un patrimoine concret. Elle offrirait aux citoyens, notamment, à la jeunesse, aux chercheurs et aux visiteurs, la possibilité de suivre ce chemin, de le comprendre et de le ressentir. Préserver les traces de la piste des esclaves, c’est répondre à plusieurs exigences fondamentales:
– une exigence de mémoire, pour ne jamais oublier les souffrances et les injustices subies;
– une exigence culturelle, pour valoriser un héritage qui relie le Congo à l’histoire universelle de l’humanité;
– une exigence éducative, pour transmettre aux jeunes générations une histoire essentielle à leur construction;
– une exigence économique et touristique, en faisant de ce lieu un espace de mémoire reconnu, capable d’attirer visiteurs et chercheurs.
Un autre repère de la piste des caravanes
Mais, ce projet ne pourra aboutir sans relever des défis majeurs: une volonté politique affirmée et des financements adaptés et une mobilisation citoyenne durable. Car, la mémoire ne se décrète pas, elle se construit, elle se partage et se protège.
Par ailleurs, le Congo dispose déjà d’un site emblématique: le Musée de Loango, consacré à l’histoire de la traite négrière. La réhabilitation de la piste des esclaves viendrait compléter cet héritage, en créant une véritable continuité mémorielle. Du musée au chemin, c’est toute une histoire qui pourrait être racontée, vécue et transmise.
En définitive, la piste des esclaves n’est pas seulement un vestige du passé. Elle est une voix; une mémoire vivante; un appel à la dignité. La préserver, c’est refuser l’oubli. La cartographier, c’est lui redonner une place dans notre histoire collective. La valoriser, c’est honorer celles et ceux qui ont souffert et affirmer, pour les générations à venir, que leur histoire compte.
Dr Quentin PENA
Secrétaire Général, Administrateur de la Plateforme sur l’histoire de Bacongo

Oh bonjour
Ravi de vous retrouver.

Inscrivez-vous pour recevoir du contenu génial dans votre boîte de réception.

Nous ne spammons pas !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici