Bassin du Congo
La superposition d’usage des concessions, une très grande menace à l’environnement
Au Congo-Brazzaville, sur une même concession, l’État autorise à la fois les forestiers, les miniers et les pétroliers à mener leurs activités. C’est la superposition d’usage. Si la loi encadre cette pratique, la réalité du terrain est toute autre. La superposition d’usage non encadrée fait partie des plus grandes menaces à l’environnement, particulièrement pour les forêts congolaises. C’est le cas dans les massifs forestiers du Mayombe et du Chaillu, dans les Département du Kouilou et de la Lékoumou.
Le couvert forestier du Congo-Brazzaville est découpé en U.f.a (Unités forestières d’aménagement), dans la partie Nord du pays, et en U.f.e (Unités forestières d’exploitation) dans la partie Sud. Dans le sous-sol, il y a des mines solides ou liquides (mines et pétrole). Le phénomène est visible à Louvoulou, dans le District de Kakamoeka (Département du Kouilou), en plein cœur de la forêt du Mayombe, à une soixantaine de kilomètres au Nord-Est de Pointe-Noire. Ici, l’U.f.e Ntombo, bien qu’à l’arrêt du fait d’un retour au domaine à cause du non-paiement des obligations fiscales par la société Emmerson bois, est en superposition avec sept permis miniers officiels dont Ntombo, Zibati, Loaka 1 et 2 et Manzi. Comme le montre la cartographie du W.r.i (Wold resources institute), une organisation mondiale de recherche sur les questions environnementales.

Les données du G.f.w (Global forest watch) (Observatoire mondial des forêts), une O.n.g partenaire de W.r.i, analysées par le Centre Pulitzer, montrent que Ntombo est déjà impactée à 51% de sa superficie de 113.884 hectares. D’après le G.f.w, près de 10% du couvert arboré de cette zone a disparu et 4% de cette perte s’est produite dans les zones de chevauchement.

Située à une trentaine de kilomètres de Louvoulou, la biosphère de Dimonika, reconnue par l’Unesco, n’est pas non plus à l’abri de la superposition d’usage. La faute à l’exploitation semi-industrielle pratiquée par des sociétés dont la Chinoise city S.a.r.l, une société suspendue en 2024. L’orpaillage artisanal pratiqué par quelque trois mille mineurs, selon des estimations, faute de chiffres officiels, n’est pas également en reste. Pourtant, la loi n°37-2008 du 28 novembre 2008 «sur la faune et les aires protégées» interdit, en son article 12, toute exploitation dans une aire protégée sans déclassement.

La procédure survolée
Si la superposition d’usage est légitime du point de vue économique, en République du Congo, comme dans la plupart des six pays du Bassin du Congo, elle est néanmoins encadrée par les textes. À l’instar du Décret n°2009-304 du 31 août 2009 «instituant un comité interministériel de concertation en cas d’usages superposés dans les écosystèmes naturels». Ce comité, présidé par le Premier ministre, est composé d’une vingtaine de ministères dont le Ministère de l’économie forestière, le Ministère des mines, le Ministère des affaires foncières, le Ministère de l’aménagement du territoire et le Ministère de l’environnement.
Comme stipule l’article 2 du texte, le comité est «chargé de l’harmonisation des usages superposés dans les écosystèmes naturels». Le but est non seulement d’anticiper d’éventuels conflits d’usage entre différents acteurs et/ou institutions, mais aussi et surtout de mettre en place des mécanismes d’exploitation durable établis à partir d’un certificat de conformité délivré par le Ministère de l’environnement, sur la base des résultats de l’étude de l’impact environnemental.

Malheureusement, cette procédure n’est jamais appliquée. L’État congolais procède régulièrement à des arbitrages. À titre d’exemple, l’U.f.e Mpoukou-Ogooué (380.072 hectares) dans le Département de la Lékoumou, dans le massif du Chaillu: attribuée à la société d’exploitation forestière, Taman industries, cette U.f.e est chevauchée par plusieurs permis miniers, parmi lesquels Bikelélé, Mangolo-Mangolo, Massoukou 1 et 2. Et le plus important est le Permis Zanaga attribué à la société M.p.d Congo, pour l’exploitation du fer. En septembre 2025, la société Taman a procédé à l’enlèvement de tout le bois de valeur marchande.
Selon G.f.w, l’U.f.e Mpoukou-Ogooué est déjà impactée sur 91.784 hectares (18% de la superficie totale). D’où une perte du couvert végétal de 2% et 4% dans les zones de chevauchement, entre 2015 et 2024.

Aucun des ministères membres du Comité interministériel n’a daigné donner suite à nos demandes d’interview. Et les dégâts écologiques sont déjà visibles. «Nous sommes partis d’une étape A de forêt primaire, passés à l’étape B de forêt secondaire et nous sommes aujourd’hui à l’étape C de savanisation. Et la savanisation part des activités telles que l’exploitation des minière ou forestière», explique Placide Nkaya, expert en environnement.
Les communautés sont désormais privées de ressources. «Dans nos restaurants, vous ne pouvez plus trouver un menu composé de viande de chasse ou de poisson, rien que les cuisses de poulet, les côtelettes de porc ou d’autres produits congelés venus de Pointe-Noire», soupire Élodie Ngoma, restauratrice à Louvoulou. Des cours d’eau comme la Rivière Loukenéné à Dimonika sont impactés. Du fait de l’usage des substances telles que le mercure, l’eau est devenue impropre à la consommation et le poisson rare.










