Commentaire
Panafricanisme et restauration des valeurs africaines: nouveau combat de l’Amicale d’André Grénard Matsoua
L’Association Amicale des originaires de l’A.e.f (Afrique équatoriale française), créée à Paris (France), le 21 juillet 1926, par André Grénard Matsoua, pour venir en aide aux Africains libérés du service militaire en France et former l’élite africaine pour hâter l’évolution des colonies françaises vers l’indépendance, continue d’exister à Brazzaville et s’apprête à célébrer, en juillet prochain, le centenaire de sa création. Appelée Mikale par ses membres durant la période de sa création, l’association avait connu une popularité fulgurante et a affronté le pouvoir colonial français qui décida de le décapiter, en arrêtant ses responsables et surtout son leader, André Grénard Matsoua, et finalement de l’interdire. Aujourd’hui, l’Amicale se donne comme idéal la restauration des valeurs africaines et la promotion du panafricanisme.
Né le 17 janvier 1899, à Manzakala, village du District de Kinkala, à l’époque, dans le Pool, André Matsoua gagne Brazzaville, à 19 ans environ, après avoir été formé par les pères spiritains et travaillé comme catéchiste à Kindamba où il acquit une grande popularité parmi les paysans. Il est recruté par les services de douanes en 1919, d’où le numéro qui lui donnera le surnom de «Matricule 22».
Soucieux des problèmes socio-politiques de sa communauté et de l’évolution des Africains, il se forme intellectuellement et a l’ambition de partir en France. Très vite, sa réputation dépasse Bacongo, son quartier. Après une tentative infructueuse où il est refoulé de France, il réussit à arriver à Marseille en 1923 et deux ans plus tard, il s’engage dans le corps des troupes coloniales, les tirailleurs sénégalais, qui le mobilise pour la guerre du Rif, au Maroc. De retour du front, il est sous-officier et s’installe à Paris, où il travaille dans un hôpital et continue de se former, en faisant les cours du soir réservés aux indigènes.

Comme beaucoup de Noirs évolués, il fréquente les milieux de la gauche française qui militent contre les injustices, les brimades et les humiliations de la colonisation. Voilà dans quel contexte il crée l’Amicale des originaires de l’A.e.f qui, au départ, n’était qu’une société ordinaire d’entraide ne s’intéressant pas à la politique. Mais, très vite, après avoir ajouté le prénom de Grénard à son nom, il se préoccupe de l’évolution de l’élite africaine et caresse l’idéal de l’indépendance des pays africains, très porté par les milieux intellectuels de la gauche française. Le pouvoir colonial ne lui en laissera pas la chance.
Alors que les envoyés de l’Amicale à Brazzaville sont arrêtés, André Grénard Matsoua entreprend malgré tout de venir animer son association dans la capitale de l’A.e.f. Il est arrêté en décembre 1929, jugé en avril 1930 et condamné à trois ans de prison et dix ans d’interdiction de séjour au Moyen-Congo. Lui et ses compagnons condamnés sont déportés à N’Djaména (Fort-Lamy, à l’époque). Ce jugement sévère renforce sa popularité et les sections de l’Amicale à Libreville, Bangui, N’Djaména, Kinshasa (Léopoldville à l’époque), etc, comptent de plus en plus de membres, constituant ainsi un puissant réseau qui va l’aider à affronter le pouvoir colonial.

Après son arrestation, les mikalistes paralysent Brazzaville à partir de mai 1930, par des mouvements de contestation, de protestation, de grève, de boycott du commerce, des marchés, etc. Le pouvoir colonial, avec le gouverneur Raphaël Antonetti, réagit par la répression, les arrestations, le renforcement du travail forcé, etc. Le clou de tout ce mouvement de révolte, c’est le boycott de la fête nationale française du 14 juillet 1930, avec une place de la Mairie de Brazzaville restée vide. Conséquence, l’Amicale est interdite. Les mikalistes rentrent alors dans la clandestinité. Nombreux de ses responsables sont arrêtés, jetés en prison, certains condamnés à mort et fusillés.
Cinq ans plus tard, Matsoua refait parler de lui et de manière rocambolesque. En effet, le 17 septembre 1935, il s’évade de prison et atteint le Nigéria, pays voisin du Tchad. Le pouvoir colonial anglais réserve une fin de non-recevoir à la demande des Français de l’extrader. On ne sait pas ce qu’il avait pris, mais malade, Matsoua décide de repartir au Tchad où il a ses mikalistes. Il est arrêté à Berbérati. Plus tard, il va de nouveau réussir à s’évader et à rejoindre le Congo-Belge. Grâce à l’aide des mikalistes, il refait son voyage en France par bateau, partant de Matadi sous un faux nom, «André M’Bemba Loukéko-Kivoukissi», mais lourd de signification: Mbemba, l’oiseau voyageur; Loukéko-Kivoukissi: sauveur-libérateur.


Face à la guerre, la France a besoin de bras. C’est la Seconde guerre mondiale. Toujours avec son faux nom, parce qu’il est activement recherché par la justice française, Matsoua se fait enrôler en 1939 et il est envoyé au front. Blessé, quelques mois plus tard, il est transféré dans un hôpital parisien. Convalescent, il s’apprête à regagner le front, lorsque le 3 avril 1940, il est arrêté par deux gendarmes. Renvoyé au Moyen-Congo, il est jugé en février 1941 à Brazzaville presqu’à huis clos et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il est mort le 13 janvier 1942, à l’âge de 43 ans, dans la prison de Mayama, «dans des conditions suspectes», il est souvent dit, après avoir été détenu à Kinkala et à Mindouli.

En raison de sa popularité, un grand mythe naît autour de son nom, l’érigeant en prophète à l’instar de Simon Kimbangou, parce qu’il a prédit la libération du peuple noir. Un mouvement religieux messianique en sera né en milieu kongo-lari, le ngunza matswanisme, refusant sa mort et annonçant son retour. André Grénard Matsoua, lui, a mené plutôt le combat de la libération de l’Afrique, de l’égalité des Noirs et des Blancs, de l’épanouissement de l’homme noir et de la défense des valeurs africaines. C’est ce que les amicalistes ont repris, en se donnant comme idéal la restauration des valeurs africaines et la promotion du panafricanisme.
Jean-Clotaire DIATOU










