Le prochain scrutin pour l’élection du secrétaire général de l’U.a.t (Union africaine des télécommunications) dépasse largement le choix d’un dirigeant. Il nous invite à poser une question plus fondamentale: qui construit aujourd’hui la souveraineté numérique de l’Afrique? À première lecture, les textes fondateurs de l’U.a.t sont sans ambiguïté. Ils rappellent que seuls les États membres peuvent présenter un candidat, à condition d’être à jour de leurs contributions statutaires, d’avoir ratifié les instruments juridiques de l’Union et de respecter l’ensemble des procédures diplomatiques. La souveraineté institutionnelle est donc clairement assumée par les États.

Ce principe est indispensable

Aucune organisation internationale ne peut fonctionner durablement sans États responsables, respectueux de leurs engagements financiers et juridiques. Mais cette lecture, aussi nécessaire soit-elle, n’est plus suffisante pour répondre aux défis du 21ème siècle. Le numérique transforme profondément les mécanismes de puissance. Les infrastructures ne suffisent plus. Les données ne suffisent plus. Les financements ne suffisent plus. Les compétences ne suffisent plus lorsqu’elles demeurent dispersées.
La véritable richesse des Nations réside, désormais, dans leur capacité à mobiliser l’ensemble de leur intelligence collective. Or, cette intelligence collective dépasse, largement, les frontières de l’administration publique. Elle est présente dans les universités. Dans les laboratoires de recherche. Dans les entreprises innovantes. Dans les communautés techniques. Dans les incubateurs. Dans les organisations citoyennes. Et, surtout, dans une diaspora africaine qui, depuis plusieurs décennies, accumule une expérience précieuse au sein des grands écosystèmes mondiaux du numérique. C’est ici que le débat sur la candidature de Luc Jean Servais Missidimbazi prend une dimension nouvelle.
Certaines communications rappellent que «Pratic Congo», une initiative du candidat Luc Jean Servais Missidimbazi, est née en France en 2008. Ce constat ne devrait pas alimenter une polémique sur le lieu de naissance d’une initiative. Il devrait ouvrir un débat beaucoup plus ambitieux. Comment l’Afrique transforme-t-elle les compétences acquises par sa diaspora en un patrimoine stratégique au service de son développement? Voilà la véritable question.
Pendant trop longtemps, nous avons réduit la notion de contenu local au seul lieu de production. Cette approche est désormais dépassée. Le contenu local du 21ème siècle ne se mesure plus uniquement par une adresse géographique. Il se mesure par la capacité d’une Nation à gouverner les connaissances, les compétences, les normes, les innovations et les réseaux qui créent durablement de la valeur pour ses citoyens.
Une innovation née à Paris, Montréal ou Bruxelles peut parfaitement devenir un puissant levier de souveraineté africaine si elle est gouvernée, valorisée et réinvestie au bénéfice des peuples africains. Inversement, une innovation développée sur le continent peut rester dépendante si les décisions stratégiques, les standards, les données et la propriété intellectuelle échappent à l’Afrique.

Une société civile partenaire

Le véritable enjeu n’est donc pas l’origine. Il est la gouvernance. C’est pourquoi le cadre Afrik@Cybersecurite 2063 propose aujourd’hui une évolution majeure. À côté des responsabilités régaliennes des États doit émerger une société civile renouvelée. Non pas une société civile d’opposition permanente. Non pas une société civile cantonnée au plaidoyer. Mais, une société civile partenaire de la souveraineté. Sa mission serait d’identifier les compétences stratégiques africaines, d’assurer une veille sur les évolutions technologiques mondiales, de mobiliser les expertises de la diaspora, de promouvoir le contenu local, d’accompagner les États dans leurs engagements internationaux et d’alimenter le débat public par une expertise indépendante.
Une telle société civile ne remet pas en cause la souveraineté des États. Elle la renforce. Elle constitue une infrastructure de confiance entre les gouvernements, les institutions continentales, les chercheurs, les entreprises et les citoyens.
L’appel à candidatures de l’U.a.t illustre parfaitement cette complémentarité. L’État demeure le garant de la légitimité juridique. Le candidat apporte son expérience et sa vision. Mais, la qualité de cette vision ne peut être pleinement appréciée que dans un dialogue ouvert avec les communautés scientifiques, les professionnels du numérique, les universités, le secteur privé et les organisations de la société civile.
La souveraineté numérique ne peut plus être pensée comme une compétence exclusive des administrations. Elle devient une responsabilité collective. À l’horizon 2063, l’Afrique devra relever des défis qui dépassent largement les télécommunications: intelligence artificielle, cybersécurité, gouvernance des données, infrastructures critiques, économie des plateformes, informatique quantique et souveraineté informationnelle. Aucun ministère, aucun opérateur, aucune institution ne pourra relever seul ces défis. Nous avons besoin d’un nouveau contrat de confiance.
Un contrat dans lequel les États demeurent les garants de la souveraineté. Mais où la société civile renouvelée devient la garante de la mobilisation des compétences, de la continuité stratégique et de l’intelligence collective. C’est à cette condition que la diaspora cessera d’être perçue comme une simple communauté d’expatriés. Elle deviendra ce qu’elle est déjà en réalité: une réserve stratégique de compétences au service de la souveraineté numérique africaine.
L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre ses États et sa société civile. Elle doit construire leur alliance. Car demain, les Nations qui réussiront ne seront pas celles qui disposeront uniquement des meilleures infrastructures. Ce seront celles qui sauront transformer l’ensemble de leurs talents, où qu’ils se trouvent dans le monde, en une puissance collective au service du bien commun. La souveraineté numérique ne sera durable que lorsqu’elle deviendra l’œuvre commune des États, des institutions continentales, de la diaspora, du secteur privé, des universités et d’une société civile renouvelée. La souveraineté du 21ème siècle ne se décrète pas. Elle se co-construit.

Dr. Chrysostome
NKOUMBI-SAMBA
Président AFRIK@CYBERSECURITE
Pour un Numérique de Confiance au service des peuples et de la planète.

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